Etats des lieux de la recherche-action urbaine

Présentation

Depuis plusieurs mois, l’AITEC et Planning réalisent un état des lieux sur les interactions entre la recherche, l’expertise citoyenne et les mouvements sociaux urbains. L’objectif est de produire une analyse des relations et des apports réciproques entre chercheur.e.s universitaires, académiques, bureaux d’études et mouvements citoyens inscrits dans des actions menées conjointement pour le doit à la ville et le droit au logement.

Ce séminaire de deux jours vise à discuter collectivement cet état des lieux et élaborer ensemble des pistes pour renforcer les recherches-actions du mouvement pour le Droit au logement et le Droit à la ville. La première journée sera consacrée à la présentation de cinq études de cas ponctuée par des discussions collectives. La seconde journée sera consacrée à élaborer des propositions et perspectives pour un agenda de la recherche-action urbaine.

Programme

Vendredi 6 novembre 2020

10h : Accueil et introduction par l’AITEC et PLANNING

10h30 : La recherche-action avec les militants de l’habitat éphémère ou mobile avec HALEM.

Présentation des relations entre chercheur.es et militants au sein d’Halem qui est une association composée de  militants, des juristes, des communicants, des usagers, adhérents et bénévoles unis par le sujet de l’habitat éphémère ou mobile.

11h30 : Alliance entre chercheurs et militants dans un syndicat des quartiers populaire avec la coordination Pas Sans nous

La rencontre avec la sociologue Marie-Hélène Bacqué et le militant Mohammed Mechmache pour l’élaboration d’un rapport pour une réforme radicale de la politique de la ville a aboutit à la création de la Coordination Pas Sans Nous qui se défini comme un syndicat des quartiers popuaires. Cette présentation vise à analyser les relations entre chercheurs et militants au sein de cette organisation.

14h : Dialogue sur la recherche-action avec le LISRA

Ce dialogue avec des membres du Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA) vise à revenir rapidement sur l’histoire de la recherche-action et la pratique des tiers-espaces de l’action et de la recherche.

14h30 : Luttes et enquêtes sociales sur la transformation urbaine à Marseille avec Un Centre Ville pour Tous

Depuis une vingtaine d’année, l’association Un Centre Ville pour Tous se bat pour l’éradication du logement indigne et la réhabilitation des quartiers populaires de Marseille. Nous présenterons notamment les pratiques de l’enquête sociale rassemblant des chercheurs, militants et habitants au service des luttes urbaines. Suivi d’une discussion collective.

15h20 : Soutenir les luttes des habitants en région parisienne avec le réseau APPUII

APPUII est une association constituée de chercheurs, professionnels, étudiants, membres d’associations locales et d’habitants qui interviennent à la demande d’habitants concernés par des projets urbains. En revenant sur l’histoire de ce réseau né d’une recherche-action, nous entamerons un dialogue sur les pratiques et pédagogies coopératives qui contribue au renforcement des mobilisations des habitants

16h15 : Recherche-action urbaine à la Villeneuve de Grenoble avec l’association Next Planning

Présentation de plusieurs initiatives réunissant des chercheurs, des associations et des habitants de la Villeneuve de Grenoble qui visent à renforcer la recherche-action urbaine et tentent d’ouvrir de nouvelles perspectives en faveur du Droit à la Ville.

17h : Synthèse

Samedi 7 novembre 2020

9h-12h : Propositions et perspectives pour la recherche-action urbaine.

Après une première journée de présentation des études de cas, nous envisageons un dialogue entre les participants pour construire des perspectives pour la recherche-action urbaine. Comment renforcer les liens entre chercheurs, militants et habitants ? Quels sont les besoins de recherche-action pour les mouvements d’habitants ? Il y a t-il une demande sociale de recherche-action ? Quelles sont nos propositions pour contribuer à l’agenda de la recherche-action urbaine ?

Municipalisme et mouvements sociaux

Ce texte reprend la présentation du groupe de travail « Municipalisme et mouvements sociaux » du réseau intercoll [1].

Listes citoyennes, campagne de plaidoyer, référendum d’initiative citoyenne, confluence de partis, assemblées locales, élections sans candidat… De nombreuses initiatives émergent, à l’occasion des élections municipales de mars 2020, pour une réappropriation du politique par les citoyens. Plusieurs de ces expériences se réclament du municipalisme. Cet article propose une réflexion sur le renouveau du municipalisme, et sur son histoire, par rapport aux débats actuels sur les stratégies de transformation sociale.


Les mouvements sociaux doivent s’intéresser à la question du municipalisme.

Le nouveau municipalisme s’inscrit dans la redéfinition de la place des institutions locales et municipales dans les stratégies de transformation des sociétés. Nous partons d’une approche du nouveau municipalisme comme un ensemble de pratiques politiques et d’actions locales qui visent à la mise en place d’alternatives et d’auto-gouvernement qui partent du local dans une perspective de changement global.

Un retour sur l’histoire du municipalisme permet de remettre en perspective de nombreux débats actuels sur les stratégies de transformation sociale.

Dans toutes les civilisations, les formes de gouvernement relient des sociétés et des territoires historiquement constitués. Le politique naît du gouvernement de la Cité et l’organise. Dans le passage du féodalisme au capitalisme, les villes vont suivre une évolution qui deviendra contradictoire. La ville se libère des liens féodaux et s’érige en commune ; « l’air de la ville rend libre ». Les villes vont inventer la matrice du capitalisme et de la bourgeoisie.

Le débat est très tranché dans la première internationale. Les courants radicaux du municipalisme trouvent leurs sources dans l’histoire révolutionnaire. La transformation d’une ville capitale en « Commune », les territoires libérés pour contester et réinventer les pouvoirs par rapport aux Etats. La référence part de la Commune de Paris mais ne s’y restreint pas. C’est le cas de Petrograd en 1917, Hambourg en 1923, Barcelone en 1937. Une autre approche, « possibiliste », est celle du socialisme municipal qui allie une conception locale du socialisme avec la tradition communautaire communale illustrée par les Chartes locales du Moyen Age et les biens communautaires.

Que peut-on attendre des élections locales et des pouvoirs locaux dans une perspective de transformation sociale radicale ? On peut les considérer comme une étape pour le pouvoir d’Etat, une étape vers le pouvoir national. Progressivement, le gouvernement municipal est apparu comme une réponse à la ségrégation urbaine et au cantonnement de la classe ouvrière et des couches populaires dans les banlieues. Il s’agit alors de rechercher une amélioration des conditions de vie des couches populaires à l’échelle locale à travers, notamment, la maîtrise du foncier, la construction de logement et des services publics municipaux.

Dans la deuxième partie du 20e siècle, à la révolution urbaine liée à l’industrialisation va succéder une nouvelle révolution urbaine caractérisée par la mondialisation financière et néolibérale. L’équilibre des pouvoirs et la place des pouvoirs locaux vont être bouleversés. La décolonisation produit des villes en développement, villes informelles et des quartiers auto-construits.

Dans les années 1980, des pratiques d’autogouvernement à l’échelle communale vont se dégager. Le « municipalisme libertaire » de Murray Bookchin, et l’expérience zapatiste des Chiapas, l’expérience des budgets participatifs de Porto Alegre. D’autres réseaux cherchent à ralentir la ville, à augmenter sa résilience par des relocalisations. Les questions écologiques et démocratiques sont mises en avant.

C’est dans ce contexte qu’a émergé, depuis 2011, « le mouvement des places » dans plusieurs villes du monde. Ce mouvement renoue avec les occupations de place pendant la période 1960-1975, les « mai 68 dans le monde ». En occupant les places, les mouvements réinvestissent le centre des villes. Ils cherchent à se réapproprier les places et à s’installer dans l’espace public. Ce mouvement des places ouvre une nouvelle phase du municipalisme

Le municipalisme participe à une option stratégique face à la mondialisation néolibérale. Une stratégie municipaliste dépend des facteurs propres à chaque territoire. Pour les mouvements sociaux, tout commence généralement par des luttes locales, des actions de plaidoyer et de la construction d’alternatives concrètes. Les villes sont des lieux d’action privilégiée de la lutte contre le changement climatique. Il s’agit également de mettre en œuvre des pratiques démocratiques qui préfigurent les expériences d’autogouvernement à travers des comités de quartier et des assemblées populaires. L’un des enjeux porte sur une réappropriation des communs accompagnée par la mise en place de nouvelles gouvernances des ressources. Toutefois, les expériences municipalistes actuelles doivent prendre en compte les limites de l’action locale, en particulier le poids de la dette et les nouvelles formes de gouvernementalité. L’alliance entre mouvements sociaux et municipalités progressistes constitue une échelle pertinente pour construire des alternatives locales et utopies concrètes qui résistent à la marchandisation, la financiarisation et aux replis identitaires.

Le municipalisme permet d’envisager une transformation de « l’intérieur » et de « l’extérieur » des institutions en constituant des alliances et d’éventuelles plateformes. D’une part, le municipalisme permet d’approfondir les pratiques nécessaires d’organisation de quartier, de construction d’alternatives locales et d’autogestion. Cet enracinement local permet de reconstruire des bases sociales indispensable à tout mouvement social. D’autre part, le municipalisme permet d’envisager une transformation des politiques publiques locales qui tend vers des formes d’autogestion et d’autogouvernement. Ces enjeux de démocratie locale participent également à une redéfinition des notions de citoyenneté au-delà sans se limiter à l’échelle « nationale ».

La dimension internationale du nouveau municipalisme se retrouve dans le mouvement altermondialiste et dans les forums des autorités locales et le forum des autorités locales de périphéries qui ont accompagné les forums sociaux mondiaux depuis 2001. Par rapport aux associations internationales de villes, et notamment à Cités et Gouvernements Locaux Unis, qui en est la plus importante ; les réseaux de villes internationaux mettent en avant le droit à la ville et le choix pour une ville solidaire par rapport à la ville compétitive. Ils mettent aussi en avant l’alliance entre les autorités locales et les mouvements sociaux et citoyens.

Ce sont les réseaux internationaux de villes qui permettent d’élargir la vision et l’action des municipalités et du municipalisme. Les réseaux de ville internationaux, et aussi par grandes régions ou nationaux, permettent de resituer le local dans des approches plus larges. Ils combinent la définition d’alternatives à partir de la diversité des situations et la popularisation des propositions. L’identification des réseaux permet d’explorer les dimensions d’un programme alternatif : villes contre la dette ; le libre échange (TAFTA et CETA) ; eau ; accueil des migrants ; …

Dans un réseau il y a des villes associées qui résistent et élargissent (par exemple pour le réseau des villes hospitalières, les villes qui se contentent de se déclarer villes hospitalières) et des villes motrices qui définissent les alternatives (égalité des droits et citoyenneté de résidence)

Le municipalisme s’inscrit dans une démarche stratégique, dans l’articulation entre urgence et alternative. Dans l’urgence, les municipalités peuvent être les points d’appui des résistances par rapport aux contradictions à partir de l’orientation des services publics, des marchés publics et de l’emploi, de la citoyenneté de résidence, de l’égalité, du développement local, etc. L’inscription de ces actions dans la définition d’un projet alternatif est nécessaire pour lui donner un sens, y compris pour résister. Ce projet est celui de la transition, au sens donné auparavant, sociale, écologique et démocratique. Il se cherche à travers de nouveaux concepts, de nouvelles notions : le bien commun, la propriété sociale et collective, le buen vivir, la démocratisation de la démocratie, …

L’alliance stratégique est à construire entre les institutions locales et les mouvements sociaux et citoyens (appellations plus précises que celles de sociétés civiles ou d’associations). Elle permet d’envisager un renouvellement de l’action politique (exemple de la municipalité de Barcelone et du mouvement En comùn). L’alliance possible avec les acteurs économiques peut concerner les entreprises de l’économie sociale et solidaire, les entreprises municipales, les entreprises publiques, les entreprises locales. Autour du refus du rabattement sur la rationalité dominante « marchandiser, privatiser, financiariser » et de la mise en avant d’une démarche fondée sur le respect des droits fondamentaux.

Il s’agit de redéfinir l’articulation des échelles d’intervention dans le rapport entre les sociétés et les territoires. Au niveau local, la démocratie de proximité, les alternatives locales, les services publics, les territoires. Au niveau national, les politiques publiques, l’Etat, une large part de la citoyenneté. Au niveau des grandes régions, le culturel et la géopolitique. Au niveau mondial, le droit international, les migrations, le climat et l’hégémonie culturelle. Du point de vue des priorités et des formes, l’articulation dépend des situations et des contextes. Les situations locales et nationales gardent leur importance par rapport aux échelles régionales et mondiales.

L’interrogation porte sur la conception de la transition, celle de la priorité quasi exclusive donnée la prise du pouvoir d’Etat pour la transformation des sociétés. Elle dégage le municipalisme et l’économie sociale et solidaire de leur enfermement dans le réformisme et dans l’économie réparatrice. Sans nier l’importance des ruptures, elle rappelle l’importance du temps long. Elle donne une importance nouvelle aux pratiques alternatives et à l’émergence de rapports nouveaux dans la société actuelle.

David Gabriel Bodinier, Magali Fricaudet, Gustave Massiah, Elise Monge


P.-S.

• Ce texte reprend la présentation du groupe de travail « Municipalisme et mouvements sociaux » du réseau intercoll . Il a été rédigé par David Gabriel Bodinier, Magali Fricaudet, Gustave Massiah et Elise Monge

Webdoc sur le Commonscamp

300 personnes ont participé au premier Commonscamp organisé à Grenoble, du 22 au 26 août 2018, pendant l’université d’été rebelle et solidaire des mouvements sociaux et citoyens. Cette première édition abordait trois thématiques : les communs, le municipalisme et le droit à la ville.

Next Planning a réalisé un webdoc sur le Commonscamp avec le soutien du CRID et Remix the Commons .Ce parcours numérique vous propose de revenir sur cette expérience inédite. Découvrez des témoignages inspirants et rejoignez-nous pour les prochaines éditions !

https://uneseuleplanete.org/Le-Commonscamp-imaginer-la-ville-en-commun

Préface de Marie-Hélène Bacqué pour le Plaidoyer pour Villeneuve

PRÉFACE

La démocratie urbaine est-elle possible ? Comment les habitants peuvent-ils devenir acteurs de la production de la ville dans un contexte néolibéral, marqué par ailleurs par une crise de la représentation politique ? Dans quelle mesure les mobilisations urbaines peuvent-elles contribuer à la transformation des rapports sociaux ?

Telles sont les questions auxquelles un collectif engagé, constitué d’organizers et de professionnels, s’est attaché à répondre en faisant la preuve par l’expérience et en créant pour cela l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) dans le quartier Villeneuve à Grenoble. Il s’est ainsi inscrit dans la lignée d’initiatives conduites en France dans les années 1970, comme celle de l’Alma-Gare à Roubaix, celle des ateliers publics d’urbanisme ou celle de la rénovation du Petit Séminaire à Marseille, expériences toutes très riches mais qui sont restées ponctuelles.

Le collectif s’est aussi nourri de l’histoire sociale et urbaine particulière de Grenoble, qui propose un riche terreau d’expérimentations initiées par les mouvements sociaux et, à certains moments, par la municipalité. Et il s’est inspiré des méthodes anglo-saxonnes dites de community organizing, importées à Grenoble par l’Alliance citoyenne, et de celles de l’advocacy planning.

Cet ouvrage propose un récit réflexif de la démarche d’atelier urbain participatif menée à partir de 2012. Cette expérience passionnante est ici restituée chronologiquement, mettant en lumière les différentes étapes d’un processus d’organisation, de réflexion collective, de lutte et de négociation avec les pouvoirs publics.

Mais l’ouvrage est aussi une plongée dans la vie d’un quartier populaire. À travers des descriptions urbaines, en prenant le temps de l’observation et de la rencontre, les auteurs nous font découvrir la richesse de ce quartier particulier. Cette lecture sensible constitue à elle seule un apport important car, finalement, peu de choses sont aujourd’hui écrites sur les quartiers populaires, permettant de dépasser les images médiatiques caricaturales.

À partir de cette expérience, les auteurs reviennent sur un ensemble d’enjeux posés par la production des quartiers populaires et, plus largement, de la ville. Tout d’abord, la question de la participation et donc des modalités d’élaboration, de décision et de gestion urbaine. L’enjeu de l’APU consistait en la création d’une alternative à la rénovation urbaine telle qu’envisagée sans concertation par la municipalité en 2008, en la construction de cette alternative avec les citoyens, leur permettant ainsi de s’imposer comme des acteurs à part entière dans la négociation du projet.

Si l’avenir du quartier n’est pas encore scellé, si la démolition contestée d’un bâtiment a bien eu lieu, les habitants ont cependant réussi à s’imposer face à des acteurs puissants, à diffuser une autre image de leur quartier, à montrer que d’autres scénarios sont possibles, à construire des dynamiques collectives dont certaines sont visibles dans l’espace public. Ils se sont imposés dans le jeu de la gouvernance, transformant ainsi les règles du jeu : ils seront demain représentés dans les instances de pilotage de la rénovation urbaine. Enfin, ils ont contribué à changer les rapports politiques locaux et à rouvrir de nouveaux espaces de négociation.

À l’heure où beaucoup de dispositifs participatifs semblent enferrés dans des logiques institutionnelles, où les dynamiques citoyennes peinent à être reconnues, le retour sur cette expérience apporte de nouveaux arguments et des outils aux habitants, aux élus et aux professionnels qui voudraient faire la ville autrement.

Il montre que les élus locaux et les professionnels de la ville ont eux aussi tout à gagner à transformer leurs méthodes de travail et les rapports à la décision, sous peine de perte de temps, d’inefficacité et d’inadaptation du projet, mais aussi d’enfermement dans des formes et des visions urbaines préétablies. Il met en lumière l’enjeu que constitue la mobilisation des savoirs dans la fabrication de la ville : savoirs techniques, mais aussi savoirs d’usage ou de l’expérience, à partir desquels se construit une pensée urbaine.

De ce point de vue, l’élaboration des diagnostics est un point de départ crucial, dont sont souvent exclus les habitants, comme s’ils n’étaient pas en capacité d’analyser ce qui fonctionne ou non dans leur quartier.

L’exemple de Villeneuve montre à quel point la construction d’une image négative du quartier et de son évolution sociale participe d’un diagnostic qui légitime ici les projets de démolition, ailleurs ceux de gentrification. Mais la discussion avec les habitants ne saurait se réduire aux seuls savoirs d’usage : elle est aussi profondément politique. Elle implique des représentations de la ville, une vision de l’avenir et des rapports sociaux : dans quelle ville et dans quel quartier voulons-nous vivre ?

La construction de Villeneuve a constitué pour un temps une vitrine urbaine pour la ville de Grenoble ; elle a représenté une réponse originale dans les années 1970, portée par une utopie confrontée à des enjeux économiques et sociaux. L’Atelier Populaire d’Urbanisme remet en discussion ce projet quelque quarante ans plus tard.

L’ouvrage questionne ainsi les politiques dites de mixité sociale ; il en montre le flou et les contradictions, et parfois l’absurdité et le cynisme social de certains projets de démolition. Il ne s’agit bien sûr pas de plaider pour la ségrégation socio-spatiale, mais de renverser le diagnostic et la perspective.

Les quartiers populaires ne sont pas en soi des problèmes et les difficultés liées à la précarité sociale ne se résoudront pas par le déplacement des ménages paupérisés. L’enjeu est alors plutôt celui du droit à la ville, c’est-à-dire du droit à se loger, à bien vivre dans son quartier, de l’accès aux équipements, à la centralité urbaine et à la mobilité, mais aussi du droit à décider de sa ville.

Ce retour d’expérience témoigne aussi des défis posés aux démarches participatives. L’ouvrage décrit une démarche qui n’est jamais linéaire, voyant surgir en permanence de nouvelles situations. Il ne délivre pas de recettes ou de « bonnes pratiques », mais propose des outils à évaluer et à adapter en permanence, des exigences à ne pas lâcher.

En particulier, prendre en compte le fait que les intérêts, les représentations et les valeurs des habitants sont loin d’être homogènes et sont parfois conflictuels. D’où l’importance d’un espace de délibération et de production autonome qui permette de construire un intérêt collectif en partant de ces divergences et conflits.

Comment faire alors pour que les plus précaires, les plus marginalisés soient aussi entendus, pour que les décisions ne se prennent pas sur leur dos ? Cette question parcourt l’ouvrage car on comprend, au fil des pages, que les classes moyennes investissent plus aisément certains espaces collectifs.

Les pratiques collaboratives ou de coconstruction de la ville amènent donc à penser les enjeux de pouvoir dans la construction des savoirs comme dans la construction du projet, entre les habitants, entre habitants et professionnels, entre habitants et élus. L’expérience de l’APU illustre une alliance entre des professionnels et des habitants, les premiers travaillant en appui des seconds, apportant des ressources et nourrissant leurs propositions des réflexions collectives, alliance qui ne peut faire l’économie de penser à chaque pas les inégalités dans les rapports sociaux et de pouvoir.

En fermant ce livre, on ne peut manquer de poser la question de la multiplication de ce type de démarche, et c’est bien l’enjeu de ce travail d’écriture collective. Comment dépasser la succession d’expériences et engager une transformation en profondeur des modalités de production de la ville ?

L’expérience de Villeneuve permet de dégager au moins deux conditions. La première, largement soulignée par les auteurs, est l’existence d’espaces indépendants, d’espaces « tiers », permettant la construction d’un savoir commun, d’une ou de paroles habitantes. Espaces que l’on pourrait qualifier de contre-pouvoirs, si l’on entend ici le pouvoir comme la créativité, la possibilité de projeter ensemble, pouvant conduire à la contestation et/ou à la négociation et à la coconstruction avec les institutions.

La deuxième est la reconnaissance de ces espaces et les moyens accordés à des expertises autonomes, à des collaborations avec des équipes de professionnels et d’universitaires. Tel est le sens de la proposition portée par la coordination Pas sans nous, de création d’un fonds pour une démocratie d’initiative citoyenne, qui permettrait d’insuffler de nouvelles pratiques démocratiques, portées par les citoyens.

Enfin, il faut souligner que cet ouvrage, comme la démarche qu’il restitue, repose d’abord sur l’engagement et la ténacité de militants et de professionnels. Qu’ils en soient remerciés.