
PRÉFACE
La démocratie urbaine est-elle possible ? Comment les habitants peuvent-ils devenir acteurs de la production de la ville dans un contexte néolibéral, marqué par ailleurs par une crise de la représentation politique ? Dans quelle mesure les mobilisations urbaines peuvent-elles contribuer à la transformation des rapports sociaux ?
Telles sont les questions auxquelles un collectif engagé, constitué d’organizers et de professionnels, s’est attaché à répondre en faisant la preuve par l’expérience et en créant pour cela l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) dans le quartier Villeneuve à Grenoble. Il s’est ainsi inscrit dans la lignée d’initiatives conduites en France dans les années 1970, comme celle de l’Alma-Gare à Roubaix, celle des ateliers publics d’urbanisme ou celle de la rénovation du Petit Séminaire à Marseille, expériences toutes très riches mais qui sont restées ponctuelles.
Le collectif s’est aussi nourri de l’histoire sociale et urbaine particulière de Grenoble, qui propose un riche terreau d’expérimentations initiées par les mouvements sociaux et, à certains moments, par la municipalité. Et il s’est inspiré des méthodes anglo-saxonnes dites de community organizing, importées à Grenoble par l’Alliance citoyenne, et de celles de l’advocacy planning.
Cet ouvrage propose un récit réflexif de la démarche d’atelier urbain participatif menée à partir de 2012. Cette expérience passionnante est ici restituée chronologiquement, mettant en lumière les différentes étapes d’un processus d’organisation, de réflexion collective, de lutte et de négociation avec les pouvoirs publics.
Mais l’ouvrage est aussi une plongée dans la vie d’un quartier populaire. À travers des descriptions urbaines, en prenant le temps de l’observation et de la rencontre, les auteurs nous font découvrir la richesse de ce quartier particulier. Cette lecture sensible constitue à elle seule un apport important car, finalement, peu de choses sont aujourd’hui écrites sur les quartiers populaires, permettant de dépasser les images médiatiques caricaturales.
À partir de cette expérience, les auteurs reviennent sur un ensemble d’enjeux posés par la production des quartiers populaires et, plus largement, de la ville. Tout d’abord, la question de la participation et donc des modalités d’élaboration, de décision et de gestion urbaine. L’enjeu de l’APU consistait en la création d’une alternative à la rénovation urbaine telle qu’envisagée sans concertation par la municipalité en 2008, en la construction de cette alternative avec les citoyens, leur permettant ainsi de s’imposer comme des acteurs à part entière dans la négociation du projet.
Si l’avenir du quartier n’est pas encore scellé, si la démolition contestée d’un bâtiment a bien eu lieu, les habitants ont cependant réussi à s’imposer face à des acteurs puissants, à diffuser une autre image de leur quartier, à montrer que d’autres scénarios sont possibles, à construire des dynamiques collectives dont certaines sont visibles dans l’espace public. Ils se sont imposés dans le jeu de la gouvernance, transformant ainsi les règles du jeu : ils seront demain représentés dans les instances de pilotage de la rénovation urbaine. Enfin, ils ont contribué à changer les rapports politiques locaux et à rouvrir de nouveaux espaces de négociation.
À l’heure où beaucoup de dispositifs participatifs semblent enferrés dans des logiques institutionnelles, où les dynamiques citoyennes peinent à être reconnues, le retour sur cette expérience apporte de nouveaux arguments et des outils aux habitants, aux élus et aux professionnels qui voudraient faire la ville autrement.
Il montre que les élus locaux et les professionnels de la ville ont eux aussi tout à gagner à transformer leurs méthodes de travail et les rapports à la décision, sous peine de perte de temps, d’inefficacité et d’inadaptation du projet, mais aussi d’enfermement dans des formes et des visions urbaines préétablies. Il met en lumière l’enjeu que constitue la mobilisation des savoirs dans la fabrication de la ville : savoirs techniques, mais aussi savoirs d’usage ou de l’expérience, à partir desquels se construit une pensée urbaine.
De ce point de vue, l’élaboration des diagnostics est un point de départ crucial, dont sont souvent exclus les habitants, comme s’ils n’étaient pas en capacité d’analyser ce qui fonctionne ou non dans leur quartier.
L’exemple de Villeneuve montre à quel point la construction d’une image négative du quartier et de son évolution sociale participe d’un diagnostic qui légitime ici les projets de démolition, ailleurs ceux de gentrification. Mais la discussion avec les habitants ne saurait se réduire aux seuls savoirs d’usage : elle est aussi profondément politique. Elle implique des représentations de la ville, une vision de l’avenir et des rapports sociaux : dans quelle ville et dans quel quartier voulons-nous vivre ?
La construction de Villeneuve a constitué pour un temps une vitrine urbaine pour la ville de Grenoble ; elle a représenté une réponse originale dans les années 1970, portée par une utopie confrontée à des enjeux économiques et sociaux. L’Atelier Populaire d’Urbanisme remet en discussion ce projet quelque quarante ans plus tard.
L’ouvrage questionne ainsi les politiques dites de mixité sociale ; il en montre le flou et les contradictions, et parfois l’absurdité et le cynisme social de certains projets de démolition. Il ne s’agit bien sûr pas de plaider pour la ségrégation socio-spatiale, mais de renverser le diagnostic et la perspective.
Les quartiers populaires ne sont pas en soi des problèmes et les difficultés liées à la précarité sociale ne se résoudront pas par le déplacement des ménages paupérisés. L’enjeu est alors plutôt celui du droit à la ville, c’est-à-dire du droit à se loger, à bien vivre dans son quartier, de l’accès aux équipements, à la centralité urbaine et à la mobilité, mais aussi du droit à décider de sa ville.
Ce retour d’expérience témoigne aussi des défis posés aux démarches participatives. L’ouvrage décrit une démarche qui n’est jamais linéaire, voyant surgir en permanence de nouvelles situations. Il ne délivre pas de recettes ou de « bonnes pratiques », mais propose des outils à évaluer et à adapter en permanence, des exigences à ne pas lâcher.
En particulier, prendre en compte le fait que les intérêts, les représentations et les valeurs des habitants sont loin d’être homogènes et sont parfois conflictuels. D’où l’importance d’un espace de délibération et de production autonome qui permette de construire un intérêt collectif en partant de ces divergences et conflits.
Comment faire alors pour que les plus précaires, les plus marginalisés soient aussi entendus, pour que les décisions ne se prennent pas sur leur dos ? Cette question parcourt l’ouvrage car on comprend, au fil des pages, que les classes moyennes investissent plus aisément certains espaces collectifs.
Les pratiques collaboratives ou de coconstruction de la ville amènent donc à penser les enjeux de pouvoir dans la construction des savoirs comme dans la construction du projet, entre les habitants, entre habitants et professionnels, entre habitants et élus. L’expérience de l’APU illustre une alliance entre des professionnels et des habitants, les premiers travaillant en appui des seconds, apportant des ressources et nourrissant leurs propositions des réflexions collectives, alliance qui ne peut faire l’économie de penser à chaque pas les inégalités dans les rapports sociaux et de pouvoir.
En fermant ce livre, on ne peut manquer de poser la question de la multiplication de ce type de démarche, et c’est bien l’enjeu de ce travail d’écriture collective. Comment dépasser la succession d’expériences et engager une transformation en profondeur des modalités de production de la ville ?
L’expérience de Villeneuve permet de dégager au moins deux conditions. La première, largement soulignée par les auteurs, est l’existence d’espaces indépendants, d’espaces « tiers », permettant la construction d’un savoir commun, d’une ou de paroles habitantes. Espaces que l’on pourrait qualifier de contre-pouvoirs, si l’on entend ici le pouvoir comme la créativité, la possibilité de projeter ensemble, pouvant conduire à la contestation et/ou à la négociation et à la coconstruction avec les institutions.
La deuxième est la reconnaissance de ces espaces et les moyens accordés à des expertises autonomes, à des collaborations avec des équipes de professionnels et d’universitaires. Tel est le sens de la proposition portée par la coordination Pas sans nous, de création d’un fonds pour une démocratie d’initiative citoyenne, qui permettrait d’insuffler de nouvelles pratiques démocratiques, portées par les citoyens.
Enfin, il faut souligner que cet ouvrage, comme la démarche qu’il restitue, repose d’abord sur l’engagement et la ténacité de militants et de professionnels. Qu’ils en soient remerciés.








