Lorsqu’on traverse le Patio à la Villeneuve, on passe devant sans les voir. Quelques colonnes peintes, un peu défraîchies, dans un équipement public. Ce sont pourtant les derniers témoins d’une œuvre que l’artiste Guy de Rougemont a réalisée en 1974.

Le chantier de réhabilitation du 90 de l’Arlequin vient d’en dégager quatre autres situées dans la galerie. On y devine encore des anneaux noirs, blancs, verts, bleus et rouges. Leur sort n’est pas tranché. À l’occasion des Journées du patrimoine 2026, sur le thème « Patrimoine en péril : raviver, résister, réimaginer », nous appelons à redécouvrir les totems de l’Arlequin comme un vestige du patrimoine exceptionnel de la Villeneuve.
Les concepteurs de la Villeneuve ont imaginé le grand ensemble de l’Arlequin, où les replis successifs des immeubles dessinent des « criques ». Comme une anse abritée, chaque décrochement du bâti ménage un vaste espace public, ouvert tantôt sur le quartier, tantôt sur le parc, où viennent se loger les équipements sociaux, éducatifs et culturels. Au centre de l’Arlequin, le bâti forme une double crique, qui concentre en un même point la plus forte densité de logements et d’équipements du quartier.
Côté parc, la crique centrale accueillait un vaste équipement intégré, le centre d’éducation permanente et d’animation sociale et culturelle (CEPASC). Reconnaissable à ses toitures en pointe et à ses vastes espaces imbriqués, il réunissait sous un même toit un collège qui servait aussi de maison de quartier, une bibliothèque, la salle de spectacle de l’Espace 600, un centre audiovisuel, un centre social, un self-service et de nombreuses salles associatives accueillant les cours du soir. Tous ceux qui ont connu cette époque s’en souviennent : c’était l’ambition d’un lieu d’émancipation ouvert à tous, tout au long de la vie.
L’art au cœur du quartier
L’art occupait une place centrale dans le projet de transformation des rapports sociaux. C’était une époque où les urbanistes voulaient des œuvres d’art jusque sur le chemin de l’école. Comme un lointain écho de la Commune de Paris, il s’agissait de créer les conditions de la beauté pour tous. L’amélioration de l’environnement urbain passait aussi par la couleur : la polychromie des façades, qui a donné son nom au quartier, et la scénographie urbaine de la galerie imaginée par Ciriani, Corajoud et Huidobro.

C’est dans ce cadre que Guy de Rougemont a réalisé de nombreuses colonnes et des peintures murales à la Villeneuve. La colonne était alors au cœur de son travail : une forme simple et répétable, qui lui laissait toute liberté pour la couleur. Dès les années 1970, il entreprend de grands cylindres polychromes, qu’il appelle aussi « totems » ou « balises ».
La forme se décline à toutes les échelles et au-delà dans les alentours : tantôt seule au milieu d’une place, où elle fait repère, comme le Totem d’acier laqué de dix mètres installé place Albert-Thomas à Villeurbanne en 1981 ; tantôt réunie en groupe, comme la forêt de cylindres du Musée de la sculpture en plein air, quai Saint-Bernard ; tantôt appliquée sur l’architecture existante, comme en 1974 au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, où l’artiste habille de PVC coloré les vingt colonnes du portique le temps d’une intervention éphémère ; réduite enfin aux dimensions du mobilier, avec ses colonnes de table. Les colonnes de la Villeneuve s’inscrivent dans cette série.




De l’intérieur à l’espace public
À l’Arlequin, l’intervention se déploie de l’intérieur des équipements jusqu’à l’espace public, en variant l’échelle à chaque fois. Les colonnes les plus fines se tiennent à l’intérieur du Patio. Dans la galerie, les cylindres deviennent plus imposants : sur les premières maquettes, on les voit monter du sol au plafond, découpés en larges bandes rouge orangé, bleu profond et vert, rythmées de fins anneaux noirs et blancs.


Une œuvre presque effacée
Dehors, au pied des immeubles, c’est une véritable forêt de hauts cylindres cerclés de rouge, de blanc, de vert, de jaune et de noir. À quoi s’ajoutent les peintures murales : carrés colorés en dégradés, traversés de grandes diagonales blanches, sur les murs de la salle 150 comme dans la galerie, et jusqu’au plafond de celle-ci.

Lors de la réhabilitation de la galerie de l’Arlequin et de la démolition de la salle 150, quatre cylindres ont été dégagés. On devine encore des anneaux noirs, blancs, verts, bleus et rouges. Dans la partie basse, l’un d’eux a été recouvert d’une peinture grise.
Dans un texte sur les colonnes de Rougemont, Jérôme Bindé écrivait avec sarcasme que rien n’est plus séduisant qu’une fresque dont les fragments détruits sont remplacés par du gris. Il interprétait la peinture de Rougemont par l’idée de l’inachevé, le non finito : l’artiste laissait des plages de toile nue et se méfiait de l’objet trop fini ; dans ses œuvres urbaines, il allait jusqu’à frôler la destruction de la peinture. On pourrait y voir un destin anticipé. Mais Bindé rappelle aussi que l’artiste refusait de devenir un « fournisseur de prothèses pour environnements mutilés ».
L’inachevé était chez lui un parti pris, pas une autorisation à l’abandon. Recouvrir une colonne de gris ou de bleu uni pour faire propre, ce n’est pas prolonger son geste : c’est en faire exactement la prothèse décorative qu’il refusait de produire.
À l’intérieur du Patio, plusieurs colonnes de Rougemont ont été préservées. Dans la bibliothèque Colombine, en revanche, d’autres ont été recouvertes d’un bleu uni, du sol au plafond : une seule couleur, sans anneau ni rythme, choisie pour s’accorder aux murs.


Une disparition progressive
Une grande partie de l’œuvre de Guy de Rougemont à la Villeneuve a disparu. La forêt de colonnes a été détruite ou laissée de côté, lors d’une profonde réhabilitation du Patio et de ses abords. Dans la galerie, la peinture glycérophtalique a été progressivement recouverte, les tubes de PVC laqués ont été jetés à la déchetterie et les peintures murales ont été effacées.
Ce n’est pas un cas isolé à la Villeneuve, qui possédait pourtant un patrimoine exceptionnel de l’art urbain du XXe siècle. Depuis de nombreuses années, les habitants et l’Atelier populaire d’urbanisme (APU) dénoncent la disparition de ces éléments constitutifs de l’architecture du quartier : les fresques des Malassis sur Grand’Place, les écoles municipales, les immeubles du 20, du 50 et du 160 galerie de l’Arlequin.
Le chantier peut encore changer leur destin
Le projet de réhabilitation est l’occasion de les redécouvrir, et plus largement de regarder l’architecture du Patio, rare témoin des équipements intégrés qui ont presque tous disparu au cours de la période néolibérale. Le programme prévoit de rendre l’équipement plus accueillant et plus visible, avec une nouvelle entrée pour le Patio et l’Espace 600, ouvrant sur un parvis.
La question n’est donc pas de choisir entre restaurer les colonnes et les laisser disparaître : c’est de savoir si elles entrent au programme des travaux, ou si elles seront recouvertes une fois de plus, sans avoir été regardées. Le thème des Journées du patrimoine 2026 donne trois verbes. Voici ce qu’ils veulent dire, ici, pour les colonnes de l’Arlequin.
Raviver
Retrouver les couleurs des colonnes à partir des esquisses, des maquettes, des photographies de 1974 et des fragments mis au jour par le chantier. Documenter avant que le gris ne les recouvre à nouveau.
Résister
Obtenir que les colonnes figurent au programme de réhabilitation. Une nouvelle pétition, et deux leviers peu utilisés : le droit moral sur l’œuvre, perpétuel et transmis aux ayants droit de l’artiste, mort en 2021, que l’on peut faire valoir auprès des archives Guy de Rougemont et de l’ADAGP ; et la protection patrimoniale dont relève la cité de l’Arlequin, à faire jouer auprès du maître d’ouvrage.
Réimaginer
Décider avec les habitantes et les habitants quelle place donner à ces colonnes dans le futur Patio, et plus largement dans la galerie : les restaurer, les prolonger, ou en faire le point de départ d’une nouvelle commande.
Venez en discuter
Pendant le grand repas préparé par le Barathym pour les Arlequinades, le samedi 19 septembre à 12 h.
Et pour le patrimoine de la Villeneuve en général, l’avenir du 120 galerie de l’Arlequin se discute aux permanences des habitants, tous les mercredis à 18 h au 123 galerie de l’Arlequin.
Réalisé par l’association Next Planning, 97 galerie de l’Arlequin, 38100 Grenoble — assoplanning.org — planning@zaclys.net. Avec le soutien du conseil citoyen indépendant du secteur 6.
Œuvres de Guy de Rougemont © Adagp, Paris, 2026