Les totems de l’Arlequin

Lorsqu’on traverse le Patio à la Villeneuve, on passe devant sans les voir. Quelques colonnes peintes, un peu défraîchies, dans un équipement public. Ce sont pourtant les derniers témoins d’une œuvre que l’artiste Guy de Rougemont a réalisée en 1974.

Colonnes peintes de Guy de Rougemont dégagées par le chantier du Patio, galerie de l'Arlequin
Quatre colonnes de Guy de Rougemont dégagées par le chantier du Patio, galerie de l’Arlequin, septembre 2026.

Le chantier de réhabilitation du 90 de l’Arlequin vient d’en dégager quatre autres situées dans la galerie. On y devine encore des anneaux noirs, blancs, verts, bleus et rouges. Leur sort n’est pas tranché. À l’occasion des Journées du patrimoine 2026, sur le thème « Patrimoine en péril : raviver, résister, réimaginer », nous appelons à redécouvrir les totems de l’Arlequin comme un vestige du patrimoine exceptionnel de la Villeneuve.

Les concepteurs de la Villeneuve ont imaginé le grand ensemble de l’Arlequin, où les replis successifs des immeubles dessinent des « criques ». Comme une anse abritée, chaque décrochement du bâti ménage un vaste espace public, ouvert tantôt sur le quartier, tantôt sur le parc, où viennent se loger les équipements sociaux, éducatifs et culturels. Au centre de l’Arlequin, le bâti forme une double crique, qui concentre en un même point la plus forte densité de logements et d’équipements du quartier.

Côté parc, la crique centrale accueillait un vaste équipement intégré, le centre d’éducation permanente et d’animation sociale et culturelle (CEPASC). Reconnaissable à ses toitures en pointe et à ses vastes espaces imbriqués, il réunissait sous un même toit un collège qui servait aussi de maison de quartier, une bibliothèque, la salle de spectacle de l’Espace 600, un centre audiovisuel, un centre social, un self-service et de nombreuses salles associatives accueillant les cours du soir. Tous ceux qui ont connu cette époque s’en souviennent : c’était l’ambition d’un lieu d’émancipation ouvert à tous, tout au long de la vie.

L’art au cœur du quartier

L’art occupait une place centrale dans le projet de transformation des rapports sociaux. C’était une époque où les urbanistes voulaient des œuvres d’art jusque sur le chemin de l’école. Comme un lointain écho de la Commune de Paris, il s’agissait de créer les conditions de la beauté pour tous. L’amélioration de l’environnement urbain passait aussi par la couleur : la polychromie des façades, qui a donné son nom au quartier, et la scénographie urbaine de la galerie imaginée par Ciriani, Corajoud et Huidobro.

Dessin d'architecture : perspective d'une rue couverte avec équipements colorés
Henri Ciriani, Premier projet de la rue couverte, 13 mars 1969. Encre de Chine et feutres sur calque, 21 × 27 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, inv. AM 1997-2-81.

C’est dans ce cadre que Guy de Rougemont a réalisé de nombreuses colonnes et des peintures murales à la Villeneuve. La colonne était alors au cœur de son travail : une forme simple et répétable, qui lui laissait toute liberté pour la couleur. Dès les années 1970, il entreprend de grands cylindres polychromes, qu’il appelle aussi « totems » ou « balises ».

La forme se décline à toutes les échelles et au-delà dans les alentours : tantôt seule au milieu d’une place, où elle fait repère, comme le Totem d’acier laqué de dix mètres installé place Albert-Thomas à Villeurbanne en 1981 ; tantôt réunie en groupe, comme la forêt de cylindres du Musée de la sculpture en plein air, quai Saint-Bernard ; tantôt appliquée sur l’architecture existante, comme en 1974 au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, où l’artiste habille de PVC coloré les vingt colonnes du portique le temps d’une intervention éphémère ; réduite enfin aux dimensions du mobilier, avec ses colonnes de table. Les colonnes de la Villeneuve s’inscrivent dans cette série.