Le rap marseillais même pas mort

Une nouvelle génération de groupes prend le relais des « parrains » IAM et Fonky Family, portée par le tissu associatif et un fort sentiment identitaire phocéen.

Par Stéphane Davet Publié le 13 mai 2006 (source : https://www.lemonde.fr/culture/article/2006/05/13/le-rap-marseillais-meme-pas-mort_771379_3246.html)

On s’était mis à douter de la capacité de Marseille à rester, avec Paris et sa banlieue, l’autre capitale du rap français. Après les disques fondateurs d’IAM, dans les années 1990, et le succès du rap de rue de la Fonky Family à l’aube des années 2000, les tchatcheurs phocéens ont semblé en panne d’avenir.

Pourtant, ça bouillonne à nouveau sur la Canebière. Les anciens font preuve de vitalité et une pléiade de nouveaux noms comme Psy 4 de la Rime, Keny Arkana, Kalash l’Afro, Mino, Black Marché, Sale Equipe, Carpe Diem, Anonyme ou M. A. Donn replace Marseille au premier rang du hip-hop national, en s’adaptant à une nouvelle donne.

Les multinationales du disque, qui avaient investi dans les pionniers locaux, ont délaissé les Bouches-du-Rhône à un moment où les groupes peinaient à se renouveler, dans une ville dépourvue de structures pour les relancer. Les artistes ont alors dû se prendre en main. Comme souvent, IAM avait montré l’exemple et essuyé les plâtres.

Côté Obscur, premier label du groupe, avait mis la clé sous la porte après avoir participé au lancement de la Fonky Family. Akhenaton, figure charismatique d’IAM, a ensuite créé, en 1998, 361 Records, label indépendant du rap français le plus ancien et sans doute le plus important. Parmi ses récentes productions, les albums de Psy 4 de la Rime, Chiens de paille, Saïd, et le nouvel opus solo d’Akhenaton, Soldats de fortune. « Au début, se souvient le chanteur d’IAM, les gens pensaient qu’on pouvait parrainer toute la scène. Ils ont maintenant compris que nous avons vite atteint notre capacité maximale et que c’était à eux de jouer. »

Parallèlement à la généralisation des « home studios », facilitant leur autonomie, les artistes marseillais ont multiplié les créations de labels. Chaque membre des Psy 4 de la Rime, groupe du quartier du Plan d’Aou, dont le dernier album, Les Enfants de la lune, a été un succès national, a choisi de réinvestir dans sa propre structure. Alonzo a lancé TS Music (Sale Equipe, Lygne 26), Don Vincenzo, Section Hunter, le DJ Sya Styles, Beat Vandalizm, et Soprano, l’ambitieux Street Skillz, dont les grands locaux tout neufs permettent à des jeunes comme La Swija ou Mino d’enregistrer des « street CD » (compilations très en vogue dans le rap, visant à se faire connaître à un moindre coût via un marketing de rue) et de concevoir leur premier album.

Cette nouvelle floraison remet peu en question une esthétique marseillaise qui s’est façonnée à l’aune des bases jetées par IAM – soin de l’écriture, gravité – et par la Fonky Family – noirceur plus proche du bitume.

Comme beaucoup de leurs confrères, les Psy 4 de la Rime savent, dans leur quotidien, rivaliser de galéjades. En chansons, cette faconde se mue en une sombre mélancolie. « L’identité marseillaise, c’est cela, du soleil et des larmes, affirme Soprano, l’un des trois chanteurs, d’origine comorienne, du groupe. On rigole dans la vie, mais on recrache sur disque nos désillusions d’enfants grandis en cité. » « On nous répète : « Il faut vous intégrer ! » s’indigne Mino, Marseillais d’origine algérienne, une des plumes les plus douées de cette nouvelle génération. Mais nous sommes nés en France, que voulez-vous de plus ? C’est comme si je devais choisir entre mon père et ma mère et que j’étais rejeté par l’un et l’autre. »

LE HIP-HOP, MODE D’EXPRESSION

En dépit des rancoeurs, les jeunes des quartiers marseillais sont, en général, restés à l’écart des émeutes de l’automne 2005 dans les banlieues. Une réaction souvent expliquée par la densité du tissu associatif local.

Parmi les treize associations existant à Fonvert, un des quartiers nord de Marseille, l’association musicale 2000 est devenue un des centres névralgiques du rap de la ville. Son président, Tota, qui tient aussi un magasin d’alimentation, anime au pied des HLM un petit studio d’enregistrement qui a vu défiler une centaine de rappeurs. « On accueille gratuitement des gens de tout Marseille et même de Paris, explique-t-il. Nous avons aussi créé un label, Ghettonateur. Ici le hip-hop est un mode d’expression privilégié. »

Parmi les formations produites par Ghettonateur, Black Marché prépare un premier album nourri de rap hardcore et de sagesse marseillaise. « Quand Sarko parle de racaille à Paris, on le prend pour nous, revendique Kalif, un des chanteurs du groupe. On comprend les émeutes, mais on ne s’imaginait pas brûler la voiture du voisin : ici, c’est comme un village. »

Autre élément, un fort sentiment d’appartenance à la ville caractérise aussi le rap phocéen. « On se sent marseillais avant d’être comorien ou français », confie Soprano. « Les gens des quartiers n’ont pas l’impression de vivre en banlieue, ils font partie intégrante de la ville, et le centre-ville accueille depuis toujours toutes les ethnies », confirme Mino.

Une tradition que Keny Arkana juge en péril. « On est en train de nous voler ce Marseille cosmopolite, estime cette jeune fille d’origine argentine, une des nouvelles voix les plus intenses du rap français. On embourgeoise le centre-ville, on crée de nouveaux clivages. » Cette pasionaria, dont le premier album doit sortir cet été sur le label parisien Because, a de multiples raisons de s’enflammer. Nourrie par la virulence de NTM ou Assassin, elle a choisi de s’engager, entre autres, contre « la mondialisation libérale, le colonialisme fourbe » et pour « redonner un sens au politique, en mettant l’accent sur l’autogestion citoyenne », dans ses textes et au sein d’un collectif altermondialiste marseillais, la Rage du peuple. Marseille nourrit sa révolte et ses espoirs. « Ici, dit-elle, on est jugé au verbe être, pas au verbe avoir. »

Stéphane Davet