Logement : les mouvements d’habitants haussent le ton à Bruxelles

Le 14 octobre 2026, une délégation des mouvements d’habitants a porté à Bruxelles une plateforme politique européenne pour le droit au logement, signée par 326 organisations. Au cours de la journée, elle a rencontré des eurodéputés progressistes, tenu une conférence de presse au Parlement européen et dialogué avec la Task Force logement de la Commission. La journée s’est achevée dans la rue. Partout, le message était le même : l’Affordable Housing Act n’est pas à la hauteur de la crise du logement.

Dialogue avec les eurodéputés : quel rapport de force face au lobby immobilier ?

La journée a commencé par une rencontre de la délégation des mouvements d’habitants avec  plusieurs eurodéputés qui l’accompagnent depuis des mois, notamment Ilaria Salis et Gaetano Pedullà (la Gauche) et Benedetta Scuderi (Verts/ALE). Les élus ont décrit le rapport de force actuel : « Le lobby immobilier est beaucoup plus fort que les forces progressistes. » Alors que les négociations sur l’Affordable Housing Act s’ouvrent au Parlement et au Conseil, « nous avons besoin de faire entendre la voix des habitants.

Le contexte budgétaire est difficile car le projet de budget européen de la présidence irlandaise impose une « coupe verticale » des ressources, et les crédits pour le logement risquent encore de baisser. Selon les élus, le commissaire Dan Jørgensen a lui-même considéré qu’une mobilisation collective était nécessaire pour défendre le logement. Dans sa version actuelle, le texte de la Commission n’a pas de véritable portée : sans ressources, sans effet sur la financiarisation, et déjà contesté par le Parti populaire européen. « La seule stratégie sur la table, c’est la construction d’une plateforme politique pour faire entendre la voix des mouvements d’habitants. 

Les mouvements d’habitants ont insisté sur la nécessité d’avoir une définition commune du logement social à l’échelle européenne. Ils ont plaidé pour la réhabilitation du parc public existant et la sortie du marché de plusieurs centaines de milliers de logement pour répondre aux besoins. La plateforme a discuté d’une possible mobilisation européenne au moment de l’examen du texte en commission parlementaire, et une participation à la deuxième Assemblée européenne pour la justice du logement, les 9 et 10 décembre au Parlement européen.

Pour une véritable politique du logement en Europe

Au Parlement européen, sept représentants des mouvements d’habitants ont présenté la plateforme pour le droit au logement en Europe lors d’une conférence de presse. 

Silvia Paoluzzi de l’Unione Inquilini a ouvert la conférence. Le texte actuel, l’Affordable Housing Act, présenté le 9 septembre 2026, reste dans la logique du marché intérieur. Il soumet chaque mesure de protection à un « test de proportionnalité » et n’impose aucun investissement aux États. 

Les mouvements d’habitants réunis au sein de la plateforme ont posé six priorités « non négociables » :

  1. La sécurité du logement : un instrument européen contraignant contre les expulsions et saisies de résidences principales sans relogement, et une trêve hivernale et caniculaire dans toute l’UE.
  2. Une définition contraignante du logement social, qui s’impose à la plateforme d’investissement de la BEI, avec des loyers plafonnés à 30 % des revenus selon la règle de l’ONU, et zéro artificialisation des sols.
  3. Un Fonds européen autonome pour créer au moins 650 000 logements publics et sociaux par an en réhabilitant le parc vacant, soit 153 milliards d’euros par an. Les États qui ne tiennent pas leurs objectifs feraient l’objet de procédures d’infraction.
  4. La régulation des locations de courte durée, des loyers et des plateformes numériques, avec l’interdiction des algorithmes qui gonflent les loyers.
  5. La protection sociale avant la militarisation.
  6. Une participation structurelle des réseaux citoyens, syndicats de locataires et organisations d’habitants aux décisions européennes.

Cesare Ottolini de l’Alliance internationale des habitants a dénoncé les algorithmes des plateformes qui organisent de véritables ententes sur les loyers. Il a aussi rappelé que le droit international interdit les expulsions sans relogement. Angelo Avelli (Social Forum dell’Abitare) a conclu : « La répression n’est pas une politique du logement. »

Avec beaucoup d’émotion, Pedro Martín Heras (PAH) est revenu sur les manifestations massives qui ont rempli les rues de Madrid, Barcelone, Valence, Séville et Bilbao. Il a rendu hommage à Mari Carmen, morte quelques semaines après son expulsion, dont la disparition a déclenché une vague de mobilisation dans tout le pays. Il a aussi dénoncé des responsables publics qui vendent à des fonds d’investissement « des immeubles entiers avec les familles dedans ».« Si le marché a pu acheter nos logements, il est peut-être temps de les récupérer pour le bien commun. »

David Bodinier de l’Atelier populaire d’urbanisme de la Villeneuve a rappelé les mobilisations massives de la jeunesse en France. Il a mis en lumière les mécanismes qui aboutissent à la démolition des logements sociaux dans les quartiers populaires, à l’expulsion des habitants, à l’abandon des immeubles comme dans le quartier de Noailles à Marseille et les phénomènes de gentrification qui entrainent des évictions. « Nos mouvements d’habitants naissent du refus de subir et nous construisons des alternatives comme les coopératives de logements et les community land trusts. Il est indispensable d’impliquer les habitants, les municipalités et les régions dans la co-construction des politiques du logement. Il a présenté un projet discuté avec la ville de Grenoble pour signer un pacte de coopération pour autorénover des logements vacants et les espaces communautaires au 120 Galerie de l’Arlequin.

José García (Syndicat des Locataires) a rappelé qu’il existe 11 millions de logements vacants en Europe et également des millions de sans-abri. Il a appelé à la mobilisation générale en rappelant qu’il y a 11 expulsions par jour en Région bruxelloise, « dans la capitale de l’Europe ». Enfin, Olga Nassis de l’Alliance internationale des habitants a rappelé que son pays la Grèce n’a quasiment pas de logement public. En l’état, le plan du commissaire Jørgensen ne fixe aucune limite à la spéculation, à la financiarisation ou à la touristification prédatrice.

Les eurodéputés ont salué cette initiative qui vient d’en bas. Ils pointent deux lacunes dans les propositions de la Commission : aucune limite à la financiarisation, et aucune relance du logement public et social. « Sans logement, les habitants ne peuvent rien faire d’autre. Ni travailler, ni se soigner, ni exercer aucun autre droit fondamental. »

Rencontre avec la Task Force logement de la Commission européenne

L’après-midi, les mouvements d’habitants ont rencontré la Task Force logement de la Commission européenne. Ils ont salué un changement de ton, mais il doit se concrétiser en acte. Il est nécessaire d’avoir une définition claire du logement social et un rééquilibrage budgétaire au profit du logement. La plateforme demande une participation structurelle des mouvements sociaux, car « le logement est une question de démocratie ».

La Task Force a partagé le diagnostic de la crise du logement mais elle ne peut agir que dans les limites des traités. Isabelle Alberton l’a dit sans détour : l’Affordable Housing Act « n’est pas la réponse européenne à la crise du logement », c’est un premier pas.  La Commission met en avant d’autres leviers :

  • une recommandation du Conseil sur l’exclusion liée au logement, attendue le 19 octobre ;
  • la plateforme d’investissement avec la BEI et les fonds régionaux, dont les moyens « ne sont pas à la hauteur des besoins » ;
  • le passage au crible de toute la législation européenne sous l’angle du logement ;
  • la mobilisation du bâti existant.

Sur la régulation des marchés et la sécurité d’occupation, la Commission en reste aux recommandations, au nom d’une approche « progressive ». Edit Lakatos a proposé aux mouvements d’habitants de rejoindre l’Alliance européenne du logement, qui compte environ 1 000 membres, avec l’organisation d’ateliers dès novembre. La Task Force, une équipe d’environ 25 personnes, a aussi demandé aux mouvements de l’aider avec des analyses et des propositions concrètes. Elle s’est proposée comme « bâtisseuse de ponts » vers les autorités nationales et locales, en vue de la programmation des fonds européens à partir de 2028.

Les délégués sont repartis avec une porte entrouverte, mais sans illusion. « Nous n’avons pas entendu de proposition concrète, à part adhérer à une plateforme. La commission a l’obligation de parler à toutes les parties prenantes, mais face aux lobbys immobiliers, les mouvements d’habitants n’ont pas les mêmes moyens d’influence ce qui finit par provoquer un déficit de démocratie.

De Madrid à Bruxelles

La journée s’est achevée dans la rue. Habitants, locataires et militants se sont rassemblés place de la Monnaie, au cœur de Bruxelles. Les banderoles déployées devant l’opéra ont dénoncé les expulsions qui tuent et rappelé l’urgence d’agir pour un logement accesible pour tous et toutes. Au sol, des bougies et des portraits rendaient hommage aux victimes de la crise du logement. Les prises de parole au mégaphone ont fait le lien entre les luttes espagnoles, belges, grecques, françaises et européennes.

La journée a confirmé un double constat. Les institutions européennes reconnaissent désormais la crise du logement, mais leurs réponses restent très en deçà de l’urgence. Et seule une mobilisation organisée, appuyée par des élus, peut déplacer le rapport de force face aux lobbies immobiliers. 

Les mouvements d’habitants repartent avec des alliés au Parlement, une porte entrouverte à la Commission et un calendrier :

  • Mi-novembre : possible mobilisation européenne à Bruxelles, au moment de l’examen de l’AHA en commission parlementaire.
  • Novembre 2026 : Housing Summit de Dublin, où l’alliance réclamera son inclusion formelle dans les instances de décision.
  • 9 et 10 décembre : deuxième Assemblée européenne pour la justice du logement, au Parlement européen.
  • D’ici décembre : peser sur le budget européen et le prochain cadre financier pluriannuel.
  • 2027 : poursuite de la campagne européenne pour le droit au logement.