L’utopie de la Villeneuve se réinvente chaque mercredi

Chaque mercredi soir, au 123 galerie de l’Arlequin, la permanence des habitant·es réunit celles et ceux qui veulent agir sur l’avenir de la Villeneuve. Le 21 octobre, habitant·es, étudiant·es, associations, l’élue du secteur et le directeur de territoire y ont croisé sept projets : un habitat participatif dans les coursives, un « campus Villeneuve », une classe de la paix, un chantier d’apprentissage à Cluny, des jardins, le Patio et la relance d’un journal de quartier. Tous s’inscrivent dans une longue histoire.

Une tradition de participation

À la Villeneuve, la participation des habitant·es n’est pas une nouveauté : elle est née avec le quartier. Dès les années 1970, les Commissions Villeneuve associent les usagers à la conception des logements et des équipements. Après la révolte de l’été 2010, une expérimentation de community organizing, inspirée du sociologue Saul Alinsky, donne naissance à l’Alliance citoyenne. En 2012, l’association Planning est créée pour lutter contre les démolitions et animer l’Atelier populaire d’urbanisme (APU), qui publie en 2016 un projet urbain alternatif, Plaidoyer pour Villeneuve, et participe à la coconstruction du nouveau projet urbain.

La permanence des habitant·es poursuit ce travail « dans les pas de Michel Anselme » et de Jean Maglione. Chaque mercredi soir, on y parle de la vie du quartier, du patrimoine de la Villeneuve, de l’avenir des logements et des initiatives locales. Tout le monde y est bienvenu.1

Au 120 Arlequin, habiter autrement les coursives

Le 21 octobre, Laurent Richard, directeur de territoire, et Cécile Cenatiempo, élue du secteur 6, avaient répondu à l’invitation lancée par la permanence dans une lettre du 12 octobre. La proposition : expérimenter un pacte de coopération, sur le modèle des pactes de collaboration de Bologne, c’est-à-dire « un accord écrit, public et limité dans le temps, où chacun s’engage selon ses moyens ». La Ville et le bailleur ACTIS apporteraient les locaux, les matériaux, l’assurance et l’encadrement technique ; les habitant·es et les associations, le travail, l’entretien, l’animation et l’ouverture au public.

Le pacte commencerait au 123 Arlequin. Malgré des dégâts des eaux qui perturbent les activités depuis plusieurs mois, les habitant·es continuent d’aménager l’espace associatif pour le rendre accueillant, convivial et sécurisant. Ils proposent d’y organiser un chantier ouvert au public, reprenant l’idée lancée le 10 octobre par l’élu Vincent Berlandis d’étendre les chantiers ouverts aux bâtiments, et d’en faire une pépinière associative ouverte au conseil citoyen indépendant, aux étudiant·es, aux chercheur·es et à une classe de la paix.

Il se poursuivrait au 120 Arlequin, voisin. L’immeuble compte 68 logements sociaux d’ACTIS, des locaux associatifs et une crèche municipale. La Ville est favorable à sa réhabilitation, mais aucun calendrier ni financement n’existe dans le cadre de l’ANRU 2, et la perspective d’un ANRU 3 reste incertaine. En attendant, ACTIS ne reloue plus les logements libérés, et l’immeuble a connu occupations sans titre, incendie, trafics et dégradations. L’association Fusée y a mené un projet artistique de réinvestissement des espaces communs, « Les Vincent du 120 ». La piste discutée : qu’ACTIS mette une coursive à disposition dans le cadre de l’urbanisme transitoire, comme aux Volets Verts ou à la Correspondance, pour que des habitant·es rénovent eux-mêmes des logements vacants.

Les coursives de l’Arlequin, de véritables « rues » intérieures.

L’idée d’habiter autrement les coursives a une longue histoire. Dans les années 1970, une « coopérative des œufs » était née sur les paliers. Plus récemment, l’APU a organisé des apéros dans les coursives pour « réactiver un lieu, montrer son potentiel et raviver une mémoire », et a contribué à l’organisation des comités d’habitant·es. Ces espaces restent pourtant au cœur d’un débat : les gestionnaires veulent souvent réduire leur taille et supprimer les cheminements, quand des habitant·es rappellent leur rôle dans la rencontre entre voisin·es. Un équilibre reste à trouver.

Le collectif « Coup d’Étage » avait déjà imaginé un habitat groupé dans une coursive, avec une laverie, une cuisine collective, un atelier et un centre média partagés. L’idée a été reprise par les Habiles ; un projet au 40 galerie de l’Arlequin a échoué sur le financement des espaces partagés. Plus récemment, un diagnostic mené avec Habitat Participatif France au 10 Arlequin a étudié le retour possible des habitant·es délogé·es par la démolition, et des ateliers organisés notamment avec Urbamonde ont contribué à une initiative nationale sur l’habitat participatif dans les quartiers populaires. Le pacte du 120 prolonge ces expériences, et pourrait intéresser d’autres collectifs, y compris pour mieux maîtriser des charges beaucoup trop élevées à la Villeneuve.2

Et maintenant ? La permanence va rencontrer le service innovation sociale d’ACTIS pour avancer sur la mise à disposition d’une coursive. En parallèle, un temps de travail permettra de monter en compétence sur l’habitat participatif populaire, en s’inspirant d’expériences françaises et européennes comme l’autorecupero italien ou les coopératives d’habitants. Le projet sera aussi relié aux échanges engagés avec la Task Force Logement de la Commission européenne, et les programmes URBACT seront étudiés pour trouver des financements. Toutes celles et ceux qui le souhaitent peuvent rejoindre le groupe WhatsApp « Habitat Participatif Villeneuve », ainsi que le groupe dédié à l’espace commun du 123 ; un réseau national prépare par ailleurs une rencontre à Bourges.

Vers un « campus Villeneuve »

Deuxième chantier : rapprocher durablement les universités, les associations et les habitant·es pour créer un « campus Villeneuve » fondé sur les apprentissages sociaux. Les universités font partie du projet du quartier depuis l’origine, mais les deux mondes se sont longtemps ignorés. L’école d’architecture, construite par Roland Simounet au croisement des galeries de l’Arlequin et des Baladins, était à l’origine traversée par une rue piétonne, « pour que les habitants participent à la vie de l’école et les architectes à la vie des quartiers ». Elle s’est depuis repliée sur elle-même. Non loin, la Cité des territoires (2002) accueille l’Institut de géographie alpine et l’Institut d’urbanisme créé par Jean Verlhac, dont l’IUGA est l’héritier.

La Cité des territoires, à quelques centaines de mètres de l’Arlequin.

Depuis 2013, l’APU expérimente la recherche participative avec des chercheur·es dans l’espace public. Un séminaire habitant·es-chercheur·es a été organisé en juin 2015 (voir la publication Les Tours d’en face), suivi d’un projet de fin d’études : « co-construire les localités de la Villeneuve à partir de ses ressources ». En dix ans, les projets d’étudiant·es et de recherche menés avec les habitant·es se sont multipliés, au point qu’il faudrait aujourd’hui les archiver.

Aujourd’hui, la dynamique se poursuit avec un projet d’université populaire, dont les deux premières séances s’intitulent « Qu’est-ce qui nous soulève ? Images et imaginaires des révoltes sociales » et « Justice sociale et droit à la ville : retour sur le 17 octobre à Grenoble ». Les étudiant·es de l’école d’architecture mènent à la Villeneuve le projet res publica. La réflexion porte aussi sur les cheminements, en écho aux travaux de Jean-Louis Cohen sur l’AUA et à la thèse de Jean-François Augoyard sur les cheminements quotidiens des habitant·es de la Villeneuve dans les années 1970. Michel Anselme insistait déjà sur « l’importance des relations tissées quotidiennement entre les chercheurs et les habitants pour produire une nouvelle perception du territoire ».3

Et maintenant ? La permanence soutient la mobilisation des étudiant·es avenue Marie Reynoard (groupe WhatsApp Mobilisation Sud) et appelait à manifester le 22 octobre devant l’IUGA. Les étudiant·es de res publica vont diffuser un sondage, que chacun·e est invité·e à remplir. Une restitution de leurs travaux est envisagée autour d’un repas partagé au Barathym, peut-être fin avril, avec un « jury des habitant·es ». Pour les accueillir dans de bonnes conditions, ainsi que les stagiaires, une demande de local au 123 Arlequin sera adressée au service de la vie associative. Reste enfin un chantier de fond : archiver les nombreux travaux réalisés depuis dix ans.

Une classe de la paix au 123 Arlequin

Autre projet né au 123 : avec l’École de la Paix, l’espace associatif du 123 Arlequin accueille une classe de la paix pour favoriser le vivre-ensemble. L’initiative s’inscrit dans un projet plus large de territoire de paix, en lien avec l’Université internationale Terre Citoyenne. Elle veut expérimenter des mécanismes de résolution des conflits à partir de méthodes éprouvées : process work, théorie U, communication non violente.

Transformer les tensions d’une cité en parole publique plutôt que de les taire.

Le titre du livre de Michel Anselme, Du bruit à la parole, résume l’enjeu. La permanence n’a jamais cherché à éviter les conflits : le Plaidoyer pour Villeneuve consacre tout un chapitre à un « Éloge du conflit », qui montre comment le conflit peut devenir un moteur de transformation d’un quartier. La classe de la paix veut donner à ces pratiques des méthodes et un cadre durable.4

Et maintenant ? La classe de la paix s’installe au 123 Arlequin, en partenariat avec l’École de la Paix. Habitant·es et associations intéressé·es par ces méthodes de résolution des conflits sont les bienvenu·es pour y participer.

Apprendre ensemble, jusqu’à Cluny

Si les habitant·es de la Villeneuve savent agir sur le cours des choses, c’est grâce à des « apprentissages sociaux » : des capacités acquises lors des mobilisations passées, puis diffusées dans la population. Ce phénomène remonte aux expérimentations sociales des années 1970, en particulier au projet éducatif de la Villeneuve, et s’est enrichi à chaque nouvelle expérience. Ces dernières années, des voyages apprenants l’ont élargi à d’autres territoires.

La Maison des utopies en expérimentation, dans le Clunisois.

Les chantiers à la Maison des utopies en expérimentation (MUE) prolongent cette transmission, en reliant la Villeneuve à d’autres lieux qui inventent leurs règles en commun.5

Et maintenant ? Le prochain chantier aura lieu du 11 au 13 décembre à la MUE, organisé par les cercles « Transmettre les usages » et « Économie ». Pour prolonger les apprentissages engagés et contribuer à ce commun, il faut s’inscrire le plus rapidement possible : nuage.en-commun.net/s/S4EA8g8g4Zz2HY2, en ajoutant son nom dans l’onglet INFOS.

L’écologie populaire prend racine

À la Villeneuve, l’écologie populaire a déjà une histoire. Le pôle développement durable de la Régie de quartier, créé sous l’impulsion de l’écologiste René de Céglié, a lancé un « mois du développement durable ». Des habitant·es ont cultivé spontanément des espaces abandonnés, comme le « jardin des Poucets » sur la place des Géants ou un jardin sur le toit du parking-silo. Au moment de la destruction des anciens parkings silos, la municipalité a accepté la création d’un jardin collectif, financé par l’ANRU.

Les jardinières sur les toits des anciens parkings silos

Le Plaidoyer proposait de faire de la Villeneuve un « territoire pilote en agriculture urbaine », avec jardins partagés, parcelles pédagogiques, ferme urbaine et partenariats avec la recherche. Next Planning a écrit le projet de ferme urbaine financé par l’ANRU, devenu la ferme des Mille Pousses.6

Aujourd’hui, une nouvelle page s’ouvre : Anne a réservé un jardin de 20 m² avec la Régie de quartier et Lovelyne, du collectif VIVE, pour y planter des légumes africains et souhaite mener plusieurs projets.

Et maintenant ? Le jardin sera mis en lien avec les étudiant·es de l’école d’architecture qui travaillent sur l’alimentation. Ce sera aussi l’occasion de transmettre l’histoire des jardins de la Villeneuve et de poursuivre la réflexion sur l’écologie populaire. Les comités d’habitant·es seront mobilisés pour planter les jardinières.

Le Patio, une ruche municipale à réhabiliter

« Comment décrire cette étrange et énorme météorite qu’est l’institution centrale d’animation et dont on se demande de quel firmament elle a bien pu tomber ? » (Jean-François Augoyard, 1979)

Au cœur de la mégastructure de l’Arlequin, le Patio est une ruche qui s’étage sur plusieurs niveaux, reliés par des escaliers et par les totems de l’Arlequin du plasticien Rougemont. C’est à la fois un passage entre le parc et la galerie et un forum qui distribue un café, une bibliothèque, un lieu d’exposition, un centre social, une salle de spectacle, un centre audiovisuel et des services administratifs : le lieu des interactions quotidiennes entre les habitant·es et les institutions. Le café associatif le Barathym a longtemps servi de « bureau temporaire » à l’APU, et l’Espace 600 a souvent accueilli les grandes réunions publiques sur la rénovation urbaine. La maison du projet, elle, se résume à une maquette et quelques panneaux, sans véritable ambition de construire un espace de participation.

Un atelier de l’APU dans le Patio (crédit : Planning).

Le 21 octobre, la collégiale du Barathym a rencontré le service municipal chargé de la réhabilitation. Le projet prévoit d’intervenir sur l’enveloppe du bâtiment (fenêtres, étanchéité, amélioration énergétique), de mutualiser les espaces associatifs et d’ouvrir l’Espace 600 sur le parc. Ces travaux sont indispensables, mais il serait dommage de réhabiliter le Patio sans améliorer vraiment les usages des habitant·es et des associations.7

Le plan du rez-de-chaussée du Patio dans le projet de réhabilitation.

Et maintenant ? La permanence propose d’organiser un cycle d’ateliers participatifs pour faire connaître le projet de réhabilitation au plus grand nombre. L’objectif : formuler ensemble un projet qui prenne en compte les demandes du Barathym, de l’Espace 600 et des habitant·es.

« Soyons les médias » : vers La Crieuse

À l’automne 2013, un reportage d’Envoyé spécial, « La Villeneuve : le rêve brisé », présente le quartier comme « un ghetto, replié sur lui-même, synonyme d’échec et gangrené par la violence ». Indigné·es, des centaines d’habitant·es se réunissent en assemblée populaire et s’organisent en trois groupes : « Action », « Droit de réponse » et « Soyons les médias ». Des pétitions recueillent plusieurs milliers de signatures, une centaine de personnes décryptent le reportage avec le sociologue Jérôme Berthaut, un premier film est monté en un temps record, et une collecte de 4 000 euros finance une plainte en diffamation contre France Télévisions. En janvier 2014, le CSA estime que la chaîne a manqué à ses obligations. Des chercheurs parlent alors de « diffamation territoriale ».

Habitant·es et caméras à la Villeneuve.

C’est dans cet élan que naît Le Crieur de la Villeneuve, grâce à l’engagement du journaliste Ben Bultel, pendant que le documentaire La Villeneuve, l’utopie malgré tout (2015) est tourné en immersion dans le quartier. Cette riposte illustre le « pouvoir d’agir » des habitant·es : leur capacité à reprendre la parole sur leur propre quartier plutôt que de subir l’image qu’on en donne.

Faute de moyens, Le Crieur a cessé de paraître début 2025. La permanence propose de le relancer, peut-être sous le nom de La Crieuse, avec un premier numéro avant la fin de l’année, financé par le Fonds de participation des habitants. Une réunion avec les « anciens » du Crieur n’a pas encore pu être organisée, faute de date commune, et le projet ne fait pas l’unanimité.8

Et maintenant ? Pour avancer, chacun·e est invité·e à remplir le questionnaire, en cinq minutes : fréquence de parution, prix, lieux de diffusion, thématiques, titre, envie de participer… Les questionnaires sont disponibles et peuvent être déposés à la permanence, le mercredi soir au 123 Arlequin ; n’hésitez pas à les faire circuler. Un comité de rédaction se réunira ensuite pour choisir le contenu du premier numéro, avant de le réaliser et de le diffuser dans le quartier. Un groupe WhatsApp est dédié au projet. « Soyons les médias » !

Rejoignez-nous !

Prochaine permanence : mercredi 4 novembre, de 18h30 à 20h, au 123 galerie de l’Arlequin, 38100 Grenoble.

Contact : planning(a)zaclys.net · assoplanning.org. Pour recevoir les informations, inscrivez-vous à la liste de diffusion : listes.gresille.org/sympa/subscribe/apu.