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Ateliers de rue ouvrir un espace radicalement partagé


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par Claske Dijkema, Morgane Cohen, Mélody Fournier
(article publié dans le cahier des 2èmes rencontres de Géopolitique Critique sur le Droit à la Ville)

(Mise en exergue) A l’été 2016 les auteurs de ce texte se sont retrouvés à l’Association Géographique Royale à Londres pour présenter leur compréhension des ateliers de rue proposés par l’association Mme Ruetabaga dans les marges urbaines de Grenoble. Chacune des trois auteures était impliquée de façon différente dans les ateliers mais chacune se sentait touchée par ce qu’il s’y passait. Nous y voyions le surgissement d’un espace radicalement ouvert où toute personne, sans conditions préalables, pouvaient tisser des liens durant le temps de l’atelier et qui ont pu durer au-delà. Les rencontres de géopolitique critique présentent une occasion de restituer ce que nous avions présenté à Londres.

Le rendez-vous était donné sur la place des Géants pour un goûter partagé lors des ateliers pour enchaîner après avec la projection du documentaire « Madame Ruetabaga, une streetfighteuse à la Villeneuve » à la Maison des Habitants (MDH). Nos attentes de ce qu’il pouvait se passer ont été largement dépassées. A l’heure affichée dans le programme, se trouvaient déjà sur la place des étudiants, des personnes qui se sentaient proches de l’utopie pratique que propose l’association, ceux qui suivaient les rencontres, ainsi qu’un grand nombre des participants aux ateliers. Un petit groupe parmi les derniers avait passé des journées entières à la cuisine de la MDH pour préparer des briks pour au moins une soixantaine de personnes. La veille encore, dans des grandes casseroles bouillaient les pommes de terre, les oignons faisaient pleurer les yeux et une odeur de friture se répandait dans tout le bâtiment. Les briks avaient un succès fou parmi ceux qui avaient la patience d’attendre car la mise en place du goûter avait fait exploser le timing du programme. Enfon l’invitation fut faite à tout le monde de prendre place à la MDH car le documentaire allait commencer. Contrairement à ce que nous avions l’habitude de voir, pour cette occasion, passer le seuil de la MDH pour un temps de débat ne présentait aucun obstacle, au contraire. La salle se remplissait avec une soixantaine de personnes dont la moitié était des enfants. La projection pouvait commencer ! La qualité du son était mauvaise et les enfants faisaient du bruit pendant que, nous qui avions prévu de présenter notre travail de cartographie du temps et des espaces de l’atelier, essayions de garder une trentaine d’enfants qui s’amusaient à lancer des coussins en mousse dans la salle d’activité. Il faut s’avouer que l’organisation de cet événement nous dépassait complètement. A la fin du film nous sommes quand même arrivées à montrer les cartes et à avoir une discussion sur la Place des Géants et la dynamique impulsée par les ateliers. Le rôle de cet article est de raconter tout ce que nous n’avons pas pu dire la soirée du 10 mars mais que nous avons pu dire en anglais à Londres.

La politique préfigurative de Mme Ruetabaga

Cet article se penche alors sur la fonction politique de la réappropriation de l’espace public dans un quartier d’habitat social à Grenoble, en France. En pratiquant la pédagogie sociale lors d’ateliers de rue, l’association Mme Ruetabaga parvient à créer un espace radicalement ouvert, où des groupes se font et se défont pendant deux heures de manière hebdomadaire. Ces ateliers établissent les conditions d’une sorte de politique préfigurative (Ince, 2012, Springer 2013) par laquelle nous entendons de faire émerger le changement qu’on aimerait voir dans une zone généralement perçue comme anomique (Dubet, 2008). Cet exemple apporte à la fois une alternative à la perspective pessimiste annonçant la mort de l’espace public et à celle, utopique, avancée par Lefebvre et Harvey, établissant que les mouvements populaires peuvent remettre en cause le capitalisme mondial. L’association se concentre sur le quotidien, sur l’échelle micro et comment on peut déboucher parfois sur d’extraordinaires situations à partir des choses banales. Cet article abordera dans une première partie les dynamiques en jeu dans l’espace public à Villeneuve, un quartier situé juste en face de la faculté de géographie. Dans une deuxième partie seront évoquées les actions mises en œuvre par l’association Mme Ruetabaga afin de rendre une des places centrales du quartier réellement public pendant la durée d’un atelier. Enfin, nous ferons valoir en quoi cet espace est politique.

La Villeneuve : une conception radicale de l’espace public

La Villeneuve fut construite dans les années 1960, telle une utopie moderne, mais avec les années elle a perdu beaucoup de son attractivité. Depuis, le nombre de logements sociaux a augmenté et le nombre de résidents d’origine immigrée issus des anciennes colonies françaises et plus récemment d’Europe de l’Est a augmenté. Dans le nouveau jargon administratif (2015), le quartier est qualifié « politique de la ville ». Avant, il faisait déjà partie de la cartographie des zones dites « sensibles », nécessitant une attention particulière en matière de sécurité ainsi que des politiques urbaines spécifiques aux territoires à plus faibles revenus. Dans tout le pays, on connaît sa mauvaise réputation en raison des violences survenues et médiatisées ces dernières années. Pourtant, la plupart du temps le quartier est calme et lorsqu’il est ensoleillé, le lieu peut paraître paradisiaque avec ses 14 hectares de parc, son lac et ses collines.

Villeneuve est un des derniers grands ensembles construit en France. Il s'inscrit dans la continuité d'une politique de production massive de logements peu couteux, fruit de la standardisation et de l'industrialisation des techniques de construction. Ces ensembles furent rapidement critiqués pour leur tendance à former des ghettos. En effet, une grande partie de ceux-ci est monofonctionnelle, avec une attention minimale ou inexistante portée au paysage et aux espaces publics, construite à la marge des villes et mal équipées en transports en commun. À l’époque où Villeneuve fut construite, cette critique avait été prise en compte à Grenoble par la municipalité socialiste de l’époque qui nourrissait de grandes ambitions et s’en faisait une représentation diamétralement opposée à celle des villes dortoirs. S'appuyant sur les GAM (Groupes d'Actions Municipaux), elle avait constitué une équipe composée d’architectes, d’artistes et de sociologues et s’était engagée dans une consultation citoyenne. Au centre de ses réflexions, elle plaçait des idées progressistes concernant l’espace public et la place de l’enfant dans la ville. Les bâtiments ont été construits sur pilotis, dégageant ainsi l’espace au-dessous pour les piétons, accueillant des fonctions de commerces et des équipements dits « intégrés », les voitures n’y circulent pas, la hauteur des bâtiments ont libéré de l’espace pour un parc d'une taille exceptionnelle, un vrai poumon de la ville, et central dans l'organisation spatiale du quartier. Les équipements sont répartis de manière à jalonner les parcours piétons des habitants et autres usagers du quartier.

Conflits au sujet de l’espace public à La Villeneuve

Comme ailleurs, l’espace public à Villeneuve fait l’objet de tensions et de rivalités. Les dynamiques sont comparables à celles existant dans d’autres quartiers d’habitat social. Il existe des tensions entre la police et les jeunes en lien avec la lutte contre le trafic de drogues. Il y a des tensions liés à la présence des jeunes dans les halls et les coins de rues qu’ils occupent. Nous observons une conflictualité latente à propos du comportement adapté dans l’espace public, du droit à « l’altérité » et à la différence, un conflit se manifeste de plus en plus depuis les attaques terroristes de 2015,. Où se situe la normalité ? Qui peut imposer des normes ? Les boucheries halal, les produits étrangers sur le marché, les hijabs qui font dire aux Français « blancs » qu’ils ne se sentent plus « chez eux » dans le quartier. Pour les personnes racisées, cette diversité sert au contraire de soupape de sécurité car elle protège en quelque sorte des regards racistes. Parmi les différents en cours dans la zone, il manque celui qui oppose les voitures et les enfants. Les enfants disposent d’un périmètre relativement large pour évoluer sans l’accompagnement des parents, ce qui leur procure un sentiment de liberté par rapport aux enfants vivant dans le centre-ville. Dans les discours ces tensions ou conflits semblent d'autant plus prégnant qu'il est souvent fait référence à une époque où la vie dans les espaces publics et communs, était plus paisible et surtout plus animée par la vie collective, associative et culturelle.

Comment les ateliers de Mme Ruetabaga ouvrent-ils l’espace ?

Au beau milieu de cette multitude de tensions et de réclamations conflictuelles au sujet de l’espace public, le fait que l’association Mme Ruetabaga soit capable d’investir une grande partie de l’une des places centrales du quartier pour sa pratique de la pédagogie sociale tient d'une vraie négociation et de la construction d'une légitimité par la reconnaissance. « Rencontrer les gens là où ils vivent, au pied de leurs résidences, afin d’apprendre, de travailler, de construire et de lutter ensemble », c’est bien de cela dont il est question en pédagogie sociale. L’association est née en 2013. Son nom est issu d’une fusion entre le mot « rutabaga » et le mot « rue », plaçant ainsi deux idées au cœur de l'action de l'association : la culture vivrière et la rue, faisant le lien entre ressource et lieu de vie. Quelles que soient les conditions météorologiques, les ateliers ont toujours lieu dans l’espace public, suivant un principe strict de continuité tout au long de l’année. La participation est gratuite et sans conditions. En 2016, l’association Mme Ruetabaga a organisé des ateliers à quatre endroits différents dont la Place des Géants. Même si les ateliers sont ouverts à tous les groupes d’âge, la plupart des participants ont entre 3 et 14 ans, et leur nombre peut varier de 10 à 150 personnes.

L’expérience pédagogique proposée par Mme Ruetabaga se distingue de celles des autres institutions (écoles, centres de loisirs, clubs, établissements sportifs, bibliothèques) qui qui conditionnent et contrôlent l'accès à leurs espaces d'activité ou de travail au moyen de portes, de murs, de contributions financières et de procédures administratives, opérant de fait des formes de classement, de sélection et de catégorisation des personnes. L’association insiste sur la valeur pédagogique de son activité, qu’il ne faut pas confondre avec une activité de loisir. Sa fondatrice à Grenoble, Melody Dababi, la décrit comme une réponse aux problèmes communs de notre époque (Dababi 2012, p.12). Les ateliers sont nés d’une critique du système éducatif, de l’espace public, du capitalisme et sont mis au profit d’un public qui ne trouve plus sa place dans les institutions traditionnelles (Dababi, 2012). Les parents ont en effet des rapports complexes avec les institutions et avec l’école en particulier en raison de la disqualification, de la stigmatisation et de la relégation qu’ils peuvent subir. L’association porte des valeurs d’horizontalité des relations, d’autonomie. Elle valorise l’émancipation par rapport à la prise de pouvoir sur autrui, à la mesure des performances et aux jugements. Les ateliers de rue de Mme Ruetabaga ont été conçus comme des zones temporaires d’autonomie (Bey, 1991), où chacun peut faire l’expérience de la liberté. À l’instar de Kropotkine, Mme Ruetabaga considère qu’un mode de vie plus harmonieux, établi sur la coopération est possible, et que chacun peut vivre différemment le collectif grâce à l’entraide.

Les temps de l’atelier

L’atelier est organisé en quatre temps (voir carte 1). Il commence par l’arrivée de la carriole sur la Place des Géants, suivie par l’installation des nattes pour les différentes activités de l’atelier (lecture, jeux de société et jouets) et le démarrage d’activités créatives (sérigraphie, création de livres, sculpture, bricolage etc.). Après environ une heure et demie, les activités font place au goûter partagé et le conseil démocratique. L’Atelier finit par le rangement du matériel dans les caisses, par le pliage des nattes et par le chargement de la carriole pour le départ en direction du local (voir carte3).

Les espaces de l’atelier

Pendant les temps de l’atelier, il est créé un espace radicalement ouvert grâce à l’application de trois concepts spatiaux : le cœur, la lisière et la périphérie (voir carte 2).
Le cœur de l’atelier est la zone où ont lieu les activités, où l’on installe le matériel pédagogique, où l’on expose les productions précédentes et où l’on sert le thé. Il constitue une attraction visuelle pour les nouveaux arrivants et un point de rencontre permanent pour les participants réguliers.

La lisière est l’espace de transition entre ce qui est à l’intérieur et ce qui est à l’extérieur de l’atelier. Elle contient par exemple l’espace jusqu’aux fenêtres des appartements depuis lesquelles les parents peuvent surveiller leurs enfants, le terrain utilisé pour les jeux de ballons, les cachettes en marge de l’atelier et enfin les bancs ou les autres éléments servant à s’asseoir ensemble. À la lisière, les personnes participent indirectement à l’atelier par leur présence et leurs remarques occasionnelles.

La périphérie est l’espace entourant l’atelier, où des événements se produisent, ne rentrant pas directement en interaction avec les activités, sauf peut-être en cas de conflit ou des transgressions (par exemple le passage de scooters, un ballon de football égaré), ou lorsqu’ils font l’objet de discussions entre les participants.

Si les ateliers restent totalement ouverts, ce n’est pas tant parce que leur organisation se situe dans l’espace public. Après tout, beaucoup de groupes fermés se rassemblent dans les lieux publics. C’est plutôt parce qu’ils créent un espace ayant une fonction de médiation entre les personnes au dehors et celles au dedans. Les ateliers permettent ainsi une mixité des populations et de leurs rôles et rendent l’espace intégratif. Pour expliquer le mécanisme, servons-nous de la lisière de la forêt comme métaphore. L’une des principales caractéristiques de la lisière d’une forêt est d’être poreuse : elle n’est ni une limite, ni une frontière qui est franchissable seulement par un passage balisé et contrôlé. La lisière offre une multitude d’opportunités pour le passage entre l’intérieur et l’extérieur ; entre le public et le privé ; entre le connu et l’inconnu. C'est d'ailleurs un espace de vie en soi.

Quatre types de déplacements contribuent à la formation de cette lisière, éloignant ainsi la zone de périphérie autour de l’atelier.

Le premier type de trajet est effectué par la carriole à partir du bureau de Mme Ruetabaga jusqu’à la Place des Géants. Ce déplacement à travers le quartier permet de rencontrer et de saluer les enfants ainsi que leurs familles, d’échanger des nouvelles et de les inviter à se joindre aux ateliers.

Le deuxième type de trajet est effectué par les autres bénévoles, atteignant le square à partir d’autres lieux, mais il a la même fonction sociale. Ces déplacements participent à la création de liens entre les différentes parties de l’espace public.

Le troisième type de trajet est effectué par les petits groupes d’enfants et de bénévoles qui vont récupérer du matériel ou de l’eau pendant les ateliers. Ces déplacements sont l’occasion d’accorder une attention spécifique à certains enfants qui en ont besoin. Ce sont des moments privilégiés pour discuter, pour écouter leurs confidences, qui peuvent être liées à des périodes difficiles de leurs vies.

Le quatrième type de trajet a lieu à la fin des ateliers, lorsque la carriole est rapportée au bureau de Mme Ruetabaga et que chaque personne repart dans une autre direction. C’est un moment où l’on se dit au revoir, où on se relâche, où l’on s’assure que les bénévoles reviendront et où parfois un bénévole raccompagne un enfant chez lui s’il a identifié un besoin spécifique.
La fin de l’atelier représente un moment de tension. Le groupe qui s’est formé et qui s’est approprié l’espace public est maintenant sur le point de se défaire. Nous considérons ces ateliers comme une densification temporaire des relations sociales. D’abord, il y a une ligne, puis différentes lignes convergentes, jusqu’à une fusion des interactions, formant un groupe, qui ensuite se disperse à nouveau. Cette densification des relations par l’invitation des personnes dans la lisière est présentée sur la carte 3.

Une densification temporaire des relations sociales

Relations avec les espaces privés

Lorsque les enfants sortent seuls dans la rue, en bas de leur immeuble, cela ne veut pas dire qu'ils sont livrés à eux-mêmes. Chaque enfant a des limites qu'il ne doit pas dépasser dans l'espace du quartier ou de la place, souvent ces limites coïncident avec les limites des regards à partir des fenêtres (voir carte 3 qui montre la surveillance parentale depuis les fenêtres et les limites du regard). Les familles gardent un œil sur ce que font les enfants dans le quartier et doivent pouvoir communiquer avec eux. Certains enfants attendent à la fenêtre de voir l'arrivée de la carriole pour descendre de chez eux. Cela joue un vrai rôle dans les relations que l'association entretient avec les familles et le quartier plus généralement. En effet, certains parents qui surveillaient par la fenêtre, sont venus au bout de deux ans à l'atelier pour discuter et prendre part à l'organisation. Il était impressionnant de constater qu’ils savaient exactement ce qu'il se passait sur l'atelier et d'apprendre qu'ils connaissaient les prénoms de quelques permanents.

Relations avec les autres espaces publics

On peut voir que d'autres espaces sont investis autour des ateliers au même moment. Chaque autre lieu de rassemblement a sa fonction et ses caractéristiques : le groupe de jeunes hommes devant le kebab (voir carte 3), les familles avec les petits autour de l'aire de jeux (voire carte 3), les enfants qui jouent au ballon dans les petites placettes.
Les familles qui passent sur la place peuvent parfois aller d'un lieu à un autre (voir parcours piétons sur la carte 3). À la sortie de l'école, plusieurs familles s'arrêtent aux ateliers avant de rejoindre d'autres lieux de regroupement comme les aires de jeux. Des enfants passent d'abord prévenir qu'ils sont là avant de monter poser leur sac de classe chez eux. Plus les enfants grandissent, plus ils ont le droit d'aller loin de chez eux, les adolescents jouissent donc de cette liberté plus grande et en profitent pour être en mouvement dans le quartier.
L'émission de radio que nous avons montée avec les enfants leur permet aussi de se sentir légitimes dans les lieux investis par des adultes pour les interroger sur leur métier, leur choix de vie, le quartier... Cette pratique de l'interview par les enfants, crée un lien entre les ateliers et les autres lieux de rassemblement ou d'activité : les enfants sont visibles avec leur matériel et ils témoignent de l'activité qui a lieu dans les ateliers.

Conflits

Les conflits sur la place se jouent principalement avec les déplacements de personnes extérieures à travers l'espace des ateliers de rue. L'effervescence des activités des enfants peut être gênante pour les passants (voir carte 3). Plusieurs fois, des personnes âgées ont grondé les enfants qui jouaient au ballon juste à côté de l'atelier car elles s'étaient pris un ballon ou avaient peur de passer. D'autres, ne trouvent pas toujours cela normal que nous occupions autant d'espace avec les expositions, les nattes, les ateliers créatifs et de bricolage, mais souvent cela se finit en discussion et en rencontres.
Une autre source de friction est le passage incessant des scooters sur la place. Nous nous positionnons volontairement sur leur chemin avec les activités pour les obliger à ralentir en leur donnant le bonjour parfois. Globalement rien ne va jamais loin et ils ont plutôt tendance à respecter ce qu’il se passe sur les ateliers.

D’un espace public à un espace politique

Pendant les deux heures d’atelier, l’espace sur la place devient davantage public. (Mitchell, 2003; Staeheli and Mitchell, 2008). Madame Ruetabaga n’occupe pas la place, mais par sa présence elle contribue à une revitalisation de son caractère public. Que permet cette présence collective en public ? Dans quelle mesure représente-t-elle une rupture temporelle par rapport au temps qui s’écoule à l’extérieur de l’atelier ?

Pendant l’atelier, grâce à la force du groupe, les scooters ralentissent et les enfants acquièrent une plus grande liberté de mouvement. De plus, à certains moments, les participants profitent des conversations pour aborder une difficulté à laquelle ils sont confrontés. L’association offre un accompagnement social et politique pour des cas individuels, en connectant les familles à des réseaux qui pourraient améliorer leur situation ou répondre à leur problème.

L’espace de l’atelier est aussi utilisé pour effectuer des demandes collectives : pour faire installer une balançoire, pour obtenir le financement de projets. Par exemple, l’accès très réglementé à la cuisine de la Maison des Habitants du quartier ainsi qu’à un jardin communautaire en accès limité a été obtenu en contournant la bureaucratie. Ces demandes sont possibles en raison de la légitimité locale des ateliers et des liens indirects ayant été présentés plus haut.

Un espace d’expression publique : une radio s’exprime sur les événements politiques auxquels la communauté se sent concernée, touchée, notamment après les attentats terroristes de novembre 2015 et les événements ayant eu lieu dans le quartier.

Même si les ateliers ne se concentrent pas particulièrement sur l’égalité des genres, ils servent d’espace de promotion des relations horizontales où les enfants peuvent expérimenter différents rôles, où les filles et les garçons peuvent saisir l’occasion de résoudre des problèmes d’inégalité entre les genres, comme l’a fait Safia par exemple. Elle a indiqué aux bénévoles pendant l’atelier que, suite à la suppression d'un terrain de sport à la périphérie du quartier, elle avait souhaité rejoindre le terrain stabilisé situé dans le parc, mais les garçons lui avaient refusé l’accès au terrain de football et se retrouvant reléguée à jouer avec les plus petits dans une placette à l'entrée des logements, bien qu’elle soit une joueuse de football expérimentée et talentueuse. Il faut remarquer que le déplacement des jeux de ballons dans cette petite placette n'est pas sans susciter de nouveaux conflits d'usages avec les voisins. Lorsqu’on lui a demandé ce qu’elle voulait faire pour résoudre le problème, elle a proposé l’organisation d’un tournoi de football. Un match a été improvisé, avec des caddies de supermarchés comme cages de but dans l’espace devant le bureau de Mme Ruetabaga et chacun pouvait y participer.

Conclusion

Par conséquent, il faudrait considérer cet espace qui a été ouvert pendant l’atelier comme un espace politique. C’est une forme d’action directe et de politique préfigurative : aucune autorisation n’a été demandée auprès des institutions pour mener les ateliers, ni pour installer des pancartes, ou pour faire du feu afin de chauffer du lait pour cuisiner du chocolat chaud pendant les mois d’hiver. Du fait d’une présence de facto et d’une légitimité locale, il devient possible de contourner la bureaucratie. L’action de Mme Ruetabaga est préfigurative, car elle met en place, à toute petite échelle, le type de changement qu’elle veut voir adopter par l’ensemble de la société. C’est un exemple pratique de ce qu’Ince et Springer ont théorisé et décrit ainsi : « Préfigurer c’est embrasser la convivialité et la joie qui émanent d’être rassemblés comme égaux radicaux ; non pas comme des soldats au front ni comme le prolétariat sur la voie de la promesse transcendantale et vide de l’utopie ou du « non-lieu », mais comme l’immanence enracinée de l’ici et maintenant, de la fabrique d’un nouveau monde « dans la coquille du vieux », du travail constant et de la réaffirmation que tout cela implique » (Ince, 2012 dans Springer, 2016).

Notes

Une partie de cette recherche a été possible grâce au soutien financier de la Région Auvergne-Rhône-Alpes.