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A Grenoble, la cité utopique de La Villeneuve en sursis

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Le plan de rénovation urbaine prévoit des démolitions dans ce quartier que le maire écologiste s’était engagé à sauver lors de sa campagne en 2014.

LE MONDE | 18.10.2016 à 11h15 • Mis à jour le 18.10.2016 à 11h39 | Par Sylvia Zappi (Grenoble, envoyée spéciale)

Le compte à rebours a débuté à La Villeneuve, au sud de Grenoble. Un vaste projet de rénovation urbaine de ce grand ensemble, dessiné sur le modèle des constructions de Le Corbusier, fait l’objet d’une opposition feutrée entre la ville et l’Etat par le biais de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU). Faut-il dynamiter ce « front urbain » ? Ou le rénover en aménageant les abords ? Depuis des mois, le deuxième programme de rénovation (ANRU2) dans ce quartier est bloqué. Au grand dam des habitants qui se mobilisent pour sauver leur cité utopique.

Elle se voit de loin, cette ville nouvelle qui a fait fantasmer tous les architectes des années 1970. Le regard est arrêté d’abord par une barre avec ses balconnières en béton et ses murs en rideaux rouge et orange, montés sur d’immenses pilotis : c’est l’Arlequin, cœur du quartier. Ici, on loge dans de grands appartements traversants donnant sur le massif du Vercors. Le bâti est en bon état mais les coursives dans les étages bien longues : la police peste contre ces couloirs où on peut facilement s’échapper. Des commerces un peu vieillots animent les pieds d’immeuble. Au rez-de-chaussée se trouve le Patio, une galerie intérieure où sont logés des services publics, une ludothèque, un centre social et un café associatif.

Une fois cette enceinte passée, on découvre le parc, immense, avec un bassin et de fausses collines arborées, quatre écoles et un collège posé telle une soucoupe volante. Plus loin, un théâtre pour enfants et une bibliothèque. Voulue par Hubert Dubedout, maire de la ville pendant près de vingt ans, et les groupes d’action municipale (première expérience de démocratie participative), La Villeneuve a été conçue comme une cité intégrée. Des petits immeubles plus récents, copropriétés et HLM mélangés, et une école d’architecture sont venus plus tard compléter le panorama. Le tout donne un aspect joliment désuet, un tantinet fatigué mais plutôt agréable.
Nouvelle démolition « imposée par le préfet »

Au détour d’un virage, une vaste trouée pas encore cicatrisée heurte le regard. C’est l’immeuble du « 50 », où les pelleteuses de l’ANRU ont fait une « percée ». A côté, le « 40 » expose ses murs neufs et ses ascenseurs en pignon. A eux seuls, ces deux numéros résument le débat. La destruction décidée par l’ancien maire PS, Michel Destot, était censée « ouvrir une respiration ». Les élus de la métropole étaient à l’unisson. Avec la crise économique, les classes moyennes ont fui ces logements où les plus pauvres arrivaient en masse, faute de trouver ailleurs dans une ville où l’immobilier flambait. D’autres bâtiments devaient tomber à leur tour pour casser l’image négative de la cité.

Eric Piolle, le maire écologiste, avait fait campagne contre le projet : pour lui, il fallait rénover l’existant et relouer les nouveaux logements plus chers pour sélectionner des salariés solvables. Avec son élection en 2014, les habitants y ont cru.

Un nouveau cabinet d’architecte, des ateliers de « coconstruction » : tout semblait démarquer la rénovation urbaine de la ville écologiste des politiques menées ailleurs.

« La rénovation a été un gros sujet de la campagne et les militants du quartier se sont investis. On se sentait enfin écoutés », assure David Gabriel Bodinier, fondateur de L’Atelier populaire d’urbanisme, une des associations de La Villeneuve.

Début juillet, c’est pourtant la douche froide : lors d’une réunion publique, la mairie annonce une nouvelle démolition, celle du « 160 » où était hébergée une maison de retraite. « Imposée par le préfet », glissent alors les représentants de la ville, penauds.

Quelques jours plus tôt, à Paris, lors d’un comité de pilotage de l’ANRU, il a été demandé au maire écolo de revoir sa copie en mettant à l’étude la destruction de la galerie de l’Arlequin. Cette fois-ci, c’est le centre névralgique du quartier qui est visé.
« Je ne vois pas ce qu’une démolition apportera »

Depuis la rentrée, la mairie se tait et les habitants sont en proie aux rumeurs et calendriers hypothétiques. « Je ne comprends pas pourquoi il faut détruire, s’agace Willy Lavastre, responsable d’Afric’Impact, association d’éducation à la citoyenneté. Ils appliquent le schéma qu’ils déclinent partout ailleurs. » Les justifications à la démolition ont été multiples : percer la « forteresse » pour ouvrir la ville sur le parc ou permettre l’entrée plus facile de la police. La cité pâtit, comme beaucoup d’autres, de trafics en tous genres. Mais moins qu’avant, jurent mairie comme habitants.

Pierre Gondol, président d’une copropriété de l’Arlequin, n’y voit que des prétextes : « Ils nous ont même avancé que la sécurité incendie n’était pas assurée si on ne démolissait pas. Comme si nous étions en danger depuis quarante ans… » Le nouvel architecte, Humbert David, partage cette perplexité : « Je ne vois pas ce qu’une démolition apportera. On peut améliorer les accès, ouvrir en enlevant des buttes. Si on démolit le “90”, on tue tout l’écosystème de l’Arlequin. »
Changement d’image

L’insistance des autorités publiques semble suivre un schéma désormais classique : celui du changement d’image pour attirer une nouvelle population. « Il faut faire revenir un public salarié de classe moyenne. Les choix urbains doivent suivre cette stratégie de peuplement diversifié », argumente Nicolas Grivel, directeur général de l’ANRU, qui dit attendre de voir quels vont être les locataires du premier immeuble rénové, le « 40 ». L’immeuble est encore en travaux et les premiers appartements seront inaugurés le 8 décembre. Mais le coût de cette rénovation (85 000 euros par appartement) fait tiquer.

« On sent le règlement de comptes politique contre Piolle. D’autant que le quartier a massivement refusé les démolitions en votant pour lui », remarque Alain Manac’h, de l’association Villeneuve debout.

Bien seul, le maire a plaidé sa cause auprès de la secrétaire d’Etat à la ville, Hélène Geoffroy, pour laisser l’expérience de cet « autre peuplement » se dérouler. « Le débat n’est pas tranché, il faut faire converger le projet entre les élus locaux et les habitants », assure Mme Geoffroy, qui jure que la politique de rénovation urbaine est sortie du « tout-démolition ». Sur place, on mesure pourtant les pressions sur le maire écolo car autour de La Villeneuve, le foncier est rare. « Il faut un projet attractif pour la métropole de demain », insiste Christophe Ferrari, président PS de Grenoble-Alpes Métropole.

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